Discussion:Arcane XXI (quête ésotérique)

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Les Vélins Carminae

Extrait Oméga XX Tau

Me voilà rendu au Seuil, moi qui ai tissé tant de mots et de sons dans les fibres écrasées de mes vélins rouges.

Le temps des changements est venu ; de nouveau je reporte le dialogue interrompu de nombreuses fois par les enfermements et les prisons minérales que le Lion Vert sut instaurer, père secret, initiateur magique et observateur impitoyable de ma route.

Comme un phare intermittent, je m'aperçois maintenant, alors que je m'estime au bord de la falaise de marbre agarthienne, près à m'évaporer dans les champs magiques ne laissant plus qu'une épaisse liasse putréfiable de parchemins, de la force et du courage de mon examinateur. C'est comme s'il m'avait choisi, devinant en moi une route que j'aurais été incapable de voir et de suivre. Après de nombreux raccourcis qui se sont avérés des cul de sac, me voilà cahin-caha de nouveau devant le Lion Vert.

Cette fois-ci je dois parler, je dois répondre aux questions du Lion Vert. Ainsi, seulement, je pourrai connaître et approcher peut-être les secrets du dernier voyage, de la XXIème quête d'Akhénaton.

Le jardin hivernal de la librairie de l'Incunable Souveraineté respire lentement. Les points brillants des flocons capturant la lumière doucement chaude des lampes à huile du vieux Parangon dansent un menuet triste, se faufilant par la verrière art déco, brisée depuis peu. Le vieil arbre porteur des pommes mordorées semble fatigué. Ses branches noueuses, dépouillées de ses attributs de sapience glissent lentement vers le sol. Je m'installe en tailleur, sur le banc de pierre où la mousse alterne avec les brisures du marbre, abstraction ou géométrie du hasard, étoilement de ma vie éclatée. Sur mes genoux cagneux, reposent mes grandes pages carminées ainsi que les stylets et les godets à encre que seuls mes frères de l'Amoureux sont encore capables de fabriquer.

Au dessus de moi, l'ombre majestueuse du Lion Vert. Sa gueule souffle un air chaud et douceâtre, témoignage de drogues enivrantes et de paroles savantes. Voici pour moi le temps des questions du Maître Alchimique, voilà pour moi le temps des réponses agarthiennes.

Extrait Oméga XXI Tau

Voici les secrets et les mystères de l'Arcane XXI

– Sybyl, tu es de nouveau avec moi, assis dans ce jardin, jadis fabriqué par moi, propice à la méditation après ta très longue errance dans les mondes des Vélins et des palimpsestes. Rappelle-toi lorsque nous nous trouvions à l'orée du monde des Déchus, encore soumis aux marées dévastatrices de l'Orichalque. Aujourd'hui, tu dois me conter ta recherche de l'Agartha. Ta Sapience est maintenant comme l'eau fraîche de ta gourde après une longue marche dans le désert. Verse-moi en quelques gorgées pour que je puisse m'en délecter et en apprécier la saveur sans en découvrir l'amertume.

En effet, je t'ai guidé sans que tu le saches sur de nombreux sentiers. Je t'ai conforté ou bien au contraire inquiété. Tu es pour moi plus qu'un élève, tu es un frère de pentacle, un alchimiste accompli – ton Grand Œuvre progresse chaque jour – mais aussi un Initié de la Papesse et lorsque tu te lanças dans la recherche d'Aggartha la ville sacrée, centre de la mystérieuse Arcane XXI, j'ai su que tu portais en toi la puissance et le devenir de l'agarthien. Mon rôle est maintenant de choisir de t'ouvrir ou non les portes du royaume. Tu dois répondre à mes questions et à mes injonctions.

Parle-moi en premier lieu des reflets d'Aggartha.

– J'ai porté mon regard vers la mémoire des hommes, qui mieux que nos frères savent capter le merveilleux. J'ai scruté leurs contes et leurs légendes, émanations d'une réalité qui a dépassé leur raison, interprétations rassurantes de manifestations magiques inquiétantes. Et s'il n'a pas été donné aux humains de connaître la langue primordiale dont usent les Nephilim, le Don de Prométhée leur permet pourtant de donner une multitude de noms à un même principe. Ainsi en est-il d'Aggartha et de ses reflets.

Avant que les R+C ne dévoilent le nom sacré de la Cité du Vertige dans les manifestes de Christian Rosenkreutz, l'humanité a tâtonné dans l'obscurité de sa cécité magique à la recherche de l'identité de cette ville merveilleuse. Car depuis la chute d'Atlantide, un atavisme persistant n'a cessé de pousser les humains à désirer, dans le fond de leur conscience, un retour triomphal dans le domaine édénique où ils furent esclaves, afin d'en réclamer la souveraineté. Des bouffées de réminiscence de cette ère douce-amère, mêlant les souvenirs diffus de la servitude avilissante et du foisonnement des richesses perdues, inspirèrent selon les conjonctions des lieux et des époques les plus éveillés des porteurs de Ka-Soleil. Ainsi vit-on surgir, en ces temps particuliers, des mythes fort denses dans lesquels l'initié ne peut manquer de reconnaître les atours magiques de la cité des cités.

Je n'abuserai pas de ta patience en énumérant les innombrables déclinaisons de la Cité du Vertige. Autant de pâles reflets d'Aggartha qui n'ont pas résisté au temps, et se sont délités dans les légendes humaines. Pourtant, à plusieurs reprises, nos frères ont été mêlés à cette fièvre ésotérique, et se sont abandonnés au fol espoir de découvrir par la seule exploration le site de la Cité des Illuminés. Ainsi se souvient-on de l'expédition d'Alexandre le Grand et des Diadoques vers le royaume magique de Gandhâra, qui mena le Conquérant à sa perte. Et combien de nos frères sont-ils tombés lors de leur folle quête du Royaume d'Hyperborée ? Et que dire de ces fols qui s'enfoncèrent dans la jungle américaine à la recherche de l'El Dorado ? Les civilisations Perse, Chinoise, Mongole, Indienne, Arabe, Européenne, Juive, Africaine, Américaine ont chacune couvé un œuf en croyant délivrer la Cité du Vertige de son autarcie, mais l'éclosion a toujours déçu les optimistes et conforté les cyniques. Et nombre de nos frères qui espéraient trouver salut et illumination au bout de leur exploration n'en sont revenus que plus amers et découragés.

– Mais, Sybyl, ce que tu me décris, ce ne sont que coquilles vides. Quelle force pouvait bien donner à ces mirages les atours de la crédibilité, pour emporter les Nephilim dans la tourmente de quêtes illusoires et vaines ?

– Pourfendeur des illusions et des faussetés, puisse ta colère épargner ces pauvres hères qui n'ont pas ta clairvoyance. Car, à ma grande honte, il me faut avouer que nos frères n'ont guère fait preuve de lucidité en cette affaire. Mais lequel d'entre nous, éreinté de devoir toujours supporter ce simulacre pesant et malhabile qu'est l'homme, n'a pas été saisi de fièvre à la perspective de trouver enfin le chemin d'Aggartha ? Isolé dans ce monde balayé par les vents imprévisibles de l'histoire, qui n'a pas cru, un instant, un jour, un siècle, avoir trouvé le chemin que nul autre n'a trouvé, découvert la porte que nul autre n'a découvert ?

Lorsque le doute assaille l'Immortel, il se tourne vers ses frères en quête d'exemple. À défaut de pouvoir porter son regard assez loin pour rencontrer le tien, Amer d'Airain sur l'océan alchimique, il s'en remet à ses aînés plus accessibles, initiés des Arcanes Majeurs ou puissants indépendants. Or, lors de l'émergence de rumeurs concernant la localisation d'un reflet d'Aggartha, seuls les plus mûrs parmi les Déchus se sont sentis le courage d'entamer une quête aussi difficile que celle d'Aggartha, et ont entraîné, dans le sillage de leur espoir insensé, leurs cadets vers le mirage d'une illumination simple et rapide, comme peut l'être l'exploration d'une jungle pour qui désespérait de franchir les seuils stricts et rigoureux de la démarche magique.

Il n'en demeure pas moins que pour tromper la sagacité des aînés, les reflets d'Aggartha devaient se parer de vraisemblance ésotérique. Dans la plupart des cas, lorsque j'ai obtenu assez de confiance de nos frères pour qu'ils témoignent de leur expérience malheureuse malgré la douleur qui l'accompagnait, ne se trouvait au bout du chemin qu'un simple Akasha nourri par les rêves des humains qui avaient entretenu les rumeurs. Le désir des différents quêteurs Nephilim et humains avait bâti une réalité magique dans les champs élémentaires, qui avait entretenu, jusqu'à l'épuisement, la flamme de leur espérance. Mais d'Aggartha, point. Et les Déchus, déçus de courir après leurs propres fantasmes de Cité fabuleuse, prirent toute la mesure de ce mot juste de Gérard Labrunie, connu parmi les hommes sous le nom de Gérard de Nerval : « Les illusions tombent, l'une après l'autre, comme les écorces d'un fruit, et le fruit, c'est l'expérience. Sa saveur est amère. »

À présent que les Nephilim se réveillent massivement, les expériences se partagent, les langues se délient pour dire cette amertume qui attend celui qui se laisse prendre au jeu de la quête du lieu d'Aggartha. Les reflets de la Cité du Vertige qui apparaissent encore çà ou là en ce dernier siècle de cette ère n'intéressent plus les Immortels qui se préparent au conflit à venir.

Ainsi même si des rumeurs insistantes s'accordent à proclamer que la Lame du Monde se trouve dans une forteresse mystique nichée au cœur du Tibet, nombreux sont les Déchus qui ont renoncé à se laisser une fois de plus séduire par ce chant des sirènes.

– Ainsi ne cherchent-ils plus Aggartha, ces jeunes Déchus, à l'heure où elle devrait occuper toutes leurs pensées. N'y a-t-il donc eu aucune expérience favorable acquise durant ces errances, le voyage n'a-t-il rien apporté à ceux qui ne voyaient que le but, à ceux que nous nommons les Quêteurs perdus ?

– Hélas, si ceux qui ont accédé à cet état de lucidité tardive qui dissipe les illusions du fantasme ont jeté sur leurs espoirs un voile d'amère résignation, il en est d'autres qui n'ont su trouver même le chemin de leur propre raison, et se sont enivrés de leur soif d'achèvement de la quête. Ceux-là n'ont pas su décrypter les signes pourtant nombreux de l'échec de leur voyage, et dans le jeu complexe des analogies qui régissent la pensée de l'Initié, ils ont fait entrer le prémisse qui a entraîné l'édifice entier de leur logique ésotérique dans la putréfaction lente, de même que la cellule cancéreuse ronge peu à peu l'organisme.

Les moins solides de nos frères lancés dans la quête des reflets d'Aggartha finirent par abandonner leur voyage. Ils s'étaient lancés sur les traces de leurs aînés plus résolus à trouver Aggartha, et la solitude qui saisit tout quêteur, appartînt-il à une quête collective, les avaient prématurément découragés. Mais ils ne pouvaient admettre qu'ils avaient perdu un temps précieux à la poursuite de chimères, aussi se convainquirent-ils qu'ils n'étaient pas encore dignes de la Cité du Vertige. Les indices qu'ils avaient récoltés en chemin, ils les combinèrent pour les transmettre à leurs pairs avant de retour en stase, dans des parchemins qu'ils eu mieux valu que le temps détruise, comme il l'a cruellement fait avec tant d'autres écrits de plus grande valeur ! Car ceux parmi les quêteurs qui trouvèrent ces témoignages de bonne foi y trouvèrent la matière pour nourrir encore leur fol espoir...

Encore peut-on leur accorder une certaine indulgence, car leur esprit était pur et bienveillant en cette affaire. On ne saurait en dire autant de ces autres quêteurs perdus dans les méandres de leur propre désir d'Agartha, qui crurent acquérir durant leur voyage une maturité ésotérique supérieure à celle de leurs frères. Ils en conçurent un tel orgueil qu'ils réclamèrent de l'ensemble des Déchus d'être traités avec révérence. Le joug que chacun tenta d'imposer à ces frères déchaîna la colère de ceux-ci, qui rejetèrent avec violence les orgueilleux fourvoyés. Leurs persécutions achevèrent de les enfermer dans leur délire. Ils s'estimèrent martyrs incompris souffrant pour la plus grande gloire du Monde, se retirèrent dans des lieux reculés et fondèrent des sectes sur lesquelles ils régnèrent en tyrans, espérant toujours étendre leur empire sur toute chose, et prendre place, comme de juste, dans le Gouvernement du Monde ésotérique.

De leur destin, je n'ai pu que deviner l'issue fatale. Ils complétèrent le trop petit nombre de leurs adorateurs humains et Nephilim par des créatures de Kabbales et des Effets Dragons. Mais il vint un temps où cette cour se lassa de son despote, et ce dernier asservit son entourage. Et un à un, ces tyrans illuminés, martyrs autoproclamés de l'Arcane XXI, disparurent. Bien que je n'ai jamais pu trouver de preuve, je suppose que les cours qu'ils entretenaient ont fini par briser leurs chaînes.

– Nul ne doit se réjouir d'avoir à tuer son frère pour abréger son délire ésotérique, et je ne sais que trop bien ce qu'il en coûte de lacérer à contrecœur celui qui aurait pu devenir un compagnon de quête. Les Nephilim eux-mêmes, au cours de leur histoire tourmentée, doivent parfois ces décisions graves, pour se préserver de ceux qui, de toute nature, usent de violence contre eux.

– Lion Vert, j'ai peur d'avoir par mégarde brossé un tableau par trop pathétique des quêteurs perdus. Tous n'ont pas sombré dans la rumination de vains et dangereux projets de grandeur, d'idolâtrie et de domination. Il en est même qui gardèrent en quelque sorte intact la force de leur espoir de trouver un jour Aggartha. Ils s'étaient lancé dans la quête surtout pour retrouver Akhénaton lui-même, ou les Princes des Arcanes Majeurs dont ils croyaient qu'ils résidaient dans la Cité du Vertige.

Ils firent preuve d'assez de bon sens pour pourfendre les illusions qu'ils avaient nourries, et ne garder que les véritables indices qui mènent à Aggartha. Mais cette sagesse qu'ils avaient acquise était muette, et dans le vacarme produit par les autres quêteurs perdus, ils ne trouvèrent aucun écho parmi leurs frères, et poursuivirent leur existence dans une discrète retraite du monde occulte, en méditant Épictète : « et, si tu bois de l'eau, ne dis pas à tout le monde que tu bois de l'eau ».

Quant à ceux qui disparurent complètement durant leur errance, je ne saurais rien en dire, sinon qu'ils nourrirent autant l'espoir de ceux qui crurent qu'ils avaient rejoint Aggartha, que le cynisme de ceux qui affirmèrent qu'ils avaient sombré dans l'abysse insondable qui entoure ce néant qu'on appelle Agartha.

– Mais à présent que tu m'as dévoilé l'ampleur de l'échec de la quête d'Aggartha, dis-moi, Sybyl, que j'avais marqué du sceau inaltérable de mon autorité, ce que les Princes que tu as pu rencontrer ont pu t'apprendre au sujet de cette quête difficile, et la manière dont ils ont guidé leurs brebis.

– Les Princes n'ont pas tous répondu à mes demandes pressantes de les rencontrer, malgré votre sceau. Et encore ceux qui ont accepté m'ont-ils fait jurer de garder le silence sur leur identité. Bien que je ne doute pas que votre œil perçant ne vienne rapidement à bout de tous mes efforts pour vous dissimuler leurs noms, je sais que vous ne me ferez pas manquer directement ou indirectement à ma parole. Les précautions dont les Princes se sont entourés pour me rencontrer ont de toute manière altéré leur identification.

– Parle sans crainte, ne me dis rien qui pourrait nuire à la belle intégrité que j'apprécie en toi, mais ne me dissimule rien du reste, de ces paroles que les Princes n'ont pas osé assumer devant celui que je leur envoyais.

– Les Princes sont profondément troublés par leurs réflexions concernant Aggartha. De nombreux Adoptés et Initiés de leur Famille ont eu vent des échecs tragiques des quêteurs perdus du Monde, et s'inquiètent de savoir si Aggartha est encore accessible avant que les conflits de l'Apocalypse n'éclatent, ou s'il faudra mériter sur le champ d'honneur ésotérique sa place dans le Walhalla des Déchus Illuminés.

Or, les Princes sont gênés par la stagnation de leurs plus dévoués Grands Initiés, et j'oserais même dire, sans idée quelconque de blasphémer, qu'ils sont gênés par leur propre stagnation. J'ai deviné qu'il leur était de plus en plus insupportable de ne toujours pas avoir atteint l'Illumination, et cette contrariété amenuise grandement leur charisme. Certains m'ont avoué à demi-mot passer de longs jours à méditer sur leur Lame, afin de trouver, dans leur message primordial, le sens qui leur a échappé et qui les prive d'une félicité toute méritée à leur sens.

Pourtant, leur sagesse qui est immense n'est pas désarmée pour aborder le sujet d'Aggartha. Mais contrairement aux quêteurs nombreux qui en ont poursuivi les reflets, les Princes sont principalement intrigués par la figure même d'Akhénaton. Ils devinent que sa 22e quête explique les mystères d'Aggartha. Mais ils craignent les ombres qui entourent cette dernière quête, comme si elles cachaient d'insupportables révélations que le Pharaon Hérétique aurait délibérément choisi de taire. Ces ombres recouvrent même le rôle de l'Arcane XXI au sein des Arcanes Majeurs.

Même l'Arcane XIII est connu, malgré les barrières culturelles et physiques qui séparent Nephilim et Selenim. L'existence même de l'Arcane XXI n'est pas prouvée. Seuls les Roms héritiers du fardeau des Lames l'assurèrent. Mais le Stellaire correspondant à l'Arcane XXI n'a jamais été reconnu chez aucun Nephilim. Nul Déchu qui affirma avoir été Adopté par le Monde ne put mystifier longtemps ni les Roms, ni les enquêteurs de l'Arcane VIII. Nul ne revendiqua jamais sérieusement ses actions au nom de l'Arcane XXI. Enfin, nul ne connaît la Voie Mystique que doit suivre le prétendant à l'Adoption par l'Arcane, nul ne sait la teneur exacte de la dernière quête d'Akhénaton…

– Les choses existent souvent avant que quiconque les découvre, ainsi de l'alchimie, que les sots font remonter à l'An Mil, alors qu'elle m'a côtoyé dès le premier instant. Les Princes auraient-ils perdu la sagesse qui donne à l'initié le troisième œil, dont le regard est tourné vers le monde occulte ?

– La sagesse des Princes sait trouver des preuves ésotériques de la réalité du Monde. En vertu de l'Équilibre intrinsèque aux quêtes d'Akhénaton, qui veut que les Lames se répondent deux par deux autour de l'Arcane XI central, le message supposé de l'Arcane XXI s'oppose à celui du Mat : il s'agit donc de ne délivrer le Contenu ésotérique du Monde qu'à de très rares privilégiés triés parmi les rares élus, de conserver jalousement le Secret et non de le répandre, de le maintenir en l'état originel et non de l'interpréter à l'infini. À cela s'ajoute l'interprétation du sens de l'Arcane qui conduit à supposer que seuls les Agarthiens ont accès à la Lame. Rien d'étonnant, donc, à ce que nul Nephilim, malvoyant et impur dans son simulacre pesant, ne puisse accéder à ses mystères. Enfin, le principe ésotérique lié ordinairement au Monde est celui précisément de gouverner secrètement le monde.

Ainsi, non seulement la Lame « inconnue » conserve une valeur ésotérique importante, voire même prédominante sur toutes les autres puisque de ses acteurs dépend le destin du monde ésotérique tout entier, qui conditionne la vie et la réussite des autres Arcanes Majeurs, mais le silence et l'extrême discrétion qui l'entourent s'expliquent de manière satisfaisante.

Les Princes savent donc répondre à leur Famille, de sorte que la grande majorité des Nephilim, s'estimant indignes des très hautes destinées supposées du Monde, préfèrent se tenir à l'écart de cet Arcane qui gouverne rien moins que le monde ésotérique, et ne point perturber sa mission essentielle.

Mais s'il m'est permis de m'ouvrir au Seigneur de la Chrysopée, d'une vérité blessante qui ébranle la confiance que je pouvais éprouver à l'égard des Arcanes Majeurs, je dirai ceci : les Princes sont vexés. Ils ne comprennent pas pourquoi, après avoir fidèlement suivi les principes de l'Arcane à eux confié par Akhénaton et les Roms, les portes de la Cité du Vertige leur sont toujours closes. Ils s'estiment dignes de gouverner le Monde et s'impatientent, en leur for intérieur, d'en demeurer écartés.

– Sybyl, sage Déchu, te voilà le plus loquace lorsque le sujet te semble plus épineux et tu libères ta parole qui emboîte joliment le pas de ta pensée. Mais déjà ton timbre te trahit, et je suis triste de deviner que tu redoutes de tout me dévoiler. Allons, infatigable chercheur de la vérité, livre ici les secrets que tu as découverts. Nul être qui me fût honnête n'eut jamais à redouter plus qu'une juste colère, surtout concernant le sujet des doctrines du tarot.

– Puisque j'ai porté longtemps par le monde le fardeau de ta confiance, Lion Vert, qui m'a autant ouvert des portes qu'elle m'en a fermées d'autres, que ta colère s'abatte sur moi si j'ai fauté. Mais en cette fin d'une ère qui voit mourir son crépuscule dans la crainte de l'aube qui s'annonce, je refuse de demeurer l'esclave de la chape de plomb que nos frères, désireux de conserver la trompeuse quiétude apparente après les rudes conflits contre les Arcanes Mineurs, ont déposé sur les intrigues qu'il m'a été donné de découvrir.

Je ne peux taire les regards soupçonneux des plus grands Initiés des Arcanes Majeurs, leurs manœuvres discrètes pour me décourager de rencontrer les Princes, et parfois même, pour me congédier purement et simplement. Et je dois témoigner de leur volonté de me tenir à l'écart de la voix des Princes, de se substituer à ceux qu'ils devraient servir. Ils tentèrent de me répondre en m'assurant qu'ils étaient la Voix de leur Prince pour tout ce qui touchait à des questions aussi philosophiques que l'existence d'Aggartha et de son gouvernement invisible du Monde ésotérique.

Bien qu'ils l'aient tous nié vigoureusement, je soupçonne la plupart des hauts initiés des Arcanes Majeurs d'avoir tenté, par le passé, de trouver Aggartha. Là où les Princes que j'avais rencontrés avaient eu la sagesse de s'en tenir à leur rôle si lourd de Prince d'une Famille, ils s'étaient lancés secrètement dans l'aventure et en avaient ramené les mêmes désillusions que les quêteurs perdus. Ils n'avaient guère trouvé que l'ambition dévorante d'occuper les premières places dans la hiérarchie ésotérique de leur Famille bien tangible, plutôt que de rechercher vainement la participation au gouvernement du Monde. Ils avaient forgé une doctrine ésotérique basée sur leur expérience et leur compréhension de leur Arcane pour obtenir cette respectabilité que les Adoptés accordent à ceux d'entre eux qui semblent maîtriser des secrets auxquels eux-mêmes n'entendent rien !

– Que ces Hauts Initiés aient compris des parcelles de la vérité d'Aggartha et leur attitude, qui ressemble fort à de la tromperie ésotérique, n'aura pas été vaine. Mais que ces dignitaires, auxquels sont confiées tant de responsabilités dans l'éducation arcanique des Adoptés, se soient fourvoyés dans leur interprétation des voies d'Aggartha, et ce sont des Familles entières qu'ils auront éloignées de la vérité de la Cité du Vertige.

– Il ne m'est pas donné à moi, humble Sybyl, de distinguer sans erreur ni doute le faux et le vrai dans ce que j'ai entendu des doctrines agarthiennes des dignitaires arcaniques. Derrière les mots prononcés par les plus puissants de nos frères, j'ai reconnu sept doctrines qui réunissent les vingt et une familles.

La Voie de la Conquête

La Voie de la Conquête est le nom que je donnerais à la doctrine adoptée dans les Arcanes de la Force, du Pape et de l'Empereur.

Ceux-là estiment que la Cité du Vertige existe bel et bien, mais à l'état de projet magique, comme un Akasha produit par le désir des Nephilim, composé de l'ensemble des vœux des Déchus pour une cité magique, composée d'un ensemble tout d'équilibre entre les cinq Ka-Éléments. À l'heure de l'Apocalypse, ils espèrent que les plus vaillants des combattants ésotériques auront mérité le droit de se lancer à la conquête d'Aggartha, où qu'elle décide d'apparaître, pour forcer ses portes et affronter les défenseurs qui en ont assuré la garde depuis que le premier Déchu a rêvé d'elle. Alors, seulement, ils croient que le plus méritant d'entre eux verra son nom Énochéen gravé dans le trône du Monde, et y prendra place pour régner avec les fidèles qui auront pu le suivre, sur ce qu'il restera du Monde ésotérique.

La Voie de l'Errance Éternelle

La Voie de l'Errance Éternelle est celle qui accorde les Arcanes de l'Étoile, de la Roue de Fortune et de l'Ermite.

Pour ceux-là, Aggartha existe également. Elle flotte dans les champs magiques, au-delà du regard des Déchus, au-dessus de leur compréhension. Ils ne peuvent que la deviner par le halo persistant qu'elle diffuse dans les champs magiques, sur l'horizon mouvant des courants de Ka. Mais ils ont renoncé à essayer de l'atteindre. Ils pensent qu'elle est réservée à la seule jouissance des Agarthiens, et qu'il est donc inutile d'espérer y trouver sa place sans avoir atteint l'Illumination. Ils y voient donc un Astre ésotérique, à la lumière bienveillante et lointaine, qui les guide sur les flots de leur histoire mystique, vers lequel on peut se diriger éternellement sans jamais réellement s'en approcher.

La Voie du Trône d'Or

La Voie du Trône d'Or reflète l'ensemble des opinions diffuses des Arcanes du Pendu, du Bateleur, du Chariot et de l'Amoureux au sujet du Monde.

Les dignitaires ne se sentent généralement que bien peu concernés par la question d'Aggartha. Non qu'ils la croient inaccessible, mais ils estiment que le trône du Monde ne leur est point destiné. Le Roi du Monde, dont l'immense majorité estime qu'il n'est qu'une figure symbolique servant la représentation de l'Arcane XXI dans le Tarot des Roms, est pour eux à venir. Ils sont persuadés qu'il naîtra parmi les porteurs de Ka-Soleil, Pharaon de l'Apocalypse, et prendra place sur le trône qu'Akhénaton a bâti à son attention lors de sa dernière quête. Ils œuvrent donc pour favoriser cette naissance, ou cette initiation d'un humain déjà né, espérant qu'alors le Roi du Monde trouvera naturellement le chemin d'Aggartha et qu'il les y conduira pour gouverner le Monde.

Ces trois voies ont ceci en commun qu'elles acceptent volontiers l'existence de l'Arcane XXI et de la Cité du Vertige, mais elles placent les Déchus en dehors du Monde, au moins tant que l'Apocalypse n'a pas déchaîné ses foudres. Les Nephilim qui les suivent pensent atteindre l'Illumination par le respect scrupuleux de la doctrine métaphysique de leur Arcane, avant de songer à rechercher Aggartha.

– Ils sont nombreux, ceux-là qui distinguent l'Agartha et la cité d'Aggartha, faute de pouvoir comprendre le lien indissoluble qui les rend si intimement complémentaires ! Je sens au ton de ta voix que tu n'adhères à aucune de ces visions. Auras-tu été convaincu par l'une des quatre voies que tu n'as encore abordées ?

– Hélas, bienveillant protecteur de ma quête, je crains bien d'avoir commencé par les doctrines les plus sages, ou du moins les plus mesurées ! Car on ne saurait en dire autant de la Voie Hédoniste que suivent les Arcanes du Mat, du Jugement et le sinistre Diable.

La Voie Hédoniste

Les plus hardis adhérents de cette voie impie osent nier purement et simplement l'existence de l'Arcane XXI, les autres se retranchent dans une dialectique du doute qu'ils n'ont le front de mener à son terme, mais qui porte en elle tout le froid mépris qu'ils éprouvent à l'égard de ce qu'ils considèrent comme une croyance avilissante. Pour eux, Aggartha n'est qu'une coquille vide, un leurre jeté en pâture aux crédules pour maintenir les Déchus dans une léthargie ésotérique encadrée par les 21 voies arcaniques. Il est bien difficile de poursuivre longtemps sur ce sujet avec les dignitaires ralliés à cette doctrine, mais je suis arrivé à faire dire à l'un d'eux ce qu'il croyait être une raison suffisante pour justifier une telle mystification de la part d'Akhénaton. Il me répondit que le Pharaon Hérétique chercha, par le mythe du Monde et de sa 22e quête, prévenir à jamais tout nouveau risque de guerres fratricides, en unissant les Nephilim dans une quête commune. Que la vraie quête ne consistait pas à se perdre en vaines recherches du contenu d'une coquille vide, mais en l'affirmation de son propre pentacle, dans toutes ses richesses, dans tous ses travers et toutes ses qualités, dans le fait d'assumer son être en entier, pour sublimer son soi en soi par soi.

La Voie du Sceau Transcendant

Pour dangereuse que soit cette voie sulfureuse, je dois admettre que je peux comprendre les mécanismes qui ont conduit les dignitaires à l'emprunter, en examinant la cinquième doctrine, dite du Sceau Transcendant. Les fidèles de cette voie justifient tous leurs actes en invoquant les impératifs dictés par le Monde lui-même. Ils s'estiment les yeux, la bouche, la main du gouvernement du Monde parmi les Déchus. Au nom de cette transcendance, ils agissent sur la base de leur seul jugement, pourvu qu'il demeure cohérent avec l'historique des actions de l'Arcane. La Justice, bien entendu, mais également la Maison-Dieu et l'Impératrice sont de ceux-là, et rien sur terre ne saurait les détourner des buts qu'ils se sont fixés, si ce n'est une improbable intervention de l'Arcane XXI lui-même ! Aggartha et le Monde sont pour eux un alibi pour justifier leur omnipotence affichée.

La Voie de l'Orgueil Immanent

Enfin, que dire de ces Initiés et Dignitaires des Arcanes du Soleil, de la Tempérance et de la Papesse, qui n'ont tout simplement pas jugé utile de s'entretenir avec moi de ces questions ? Il leur semblait tout simplement saugrenu que je me pose ce genre de questions, et ce que j'avais de prime abord pris pour une certaine pudeur vis-à-vis d'un sujet si intimement lié à leur quête mystique se révéla être en fait un orgueil démesuré. Car ceux-là se prenaient tout bonnement pour les membres secrets du Monde. Ils avaient la puissance, l'expérience, presque l'Illumination, et Aggartha ne semblait être qu'un lieu à choisir par eux pour installer leur gouvernement du Monde, lorsqu'ils daigneraient enfin s'intéresser aux destinées de leurs frères ! Cette doctrine de l'Orgueil Immanent m'a le plus profondément blessé, car j'attendais plus de mesure de la part de ceux de ma famille. Mais n'aurais-je pas dû me douter que la Papesse, ayant l'un des rares Princes agarthiens avérés à sa tête, finirait par s'enivrer du succès de son guide ?

La Voie de l'Authentique Fidélité

– Lorsque je t'ai envoyé par le monde, marqué de mon sceau, en quête de la somme ésotérique concernant Aggartha, je savais que tu reviendrais meurtri et sage, ou indemne et ignorant.

– Meurtri je le suis, et bien davantage, mais sage, je ne le présumerai pas. Je suis fort troublé de constater que la doctrine qui me sied le mieux, est celle-là même que ma nature devrait m'interdire, tant sont étrangers au commun des Nephilim les Déchus qui la partagent. Je la nommais Voie de l'Authentique Fidélité, lorsque je ne savais pas encore combien elle me paraîtrait séduisante. Car dans la nébuleuse étrange des pensées inaccessibles, les Selenim et les Zoomorphes de l'Arcane Sans Nom et de la Lune n'ont jamais remis en question la réalité d'Aggartha et de l'Arcane XXI.

Pour aussi surprenant que cela paraisse, les Selenim, cousins maudits aux félicités étrangères à l'Illumination agarthienne, appellent de leurs vœux la découverte prochaine d'Aggartha. La Cité du Vertige voulue par Akhénaton pour qu'y siège le Gouvernement du Monde ésotérique, révélera enfin la vérité de la dernière quête du Pharaon Hérétique. Et l'Arcane Sans Nom saura enfin si, comme il le croit, les Selenim font partie intégrante du Destin du Monde, ou si, comme le répètent nombre de Nephilim effrayés par leurs cousins, ils en sont exclus et ont fait leur temps.

Quant aux zoomorphes de la Lune, il ne m'appartient pas de percer le secret de leurs pensées. Mais je ne peux effacer de ma mémoire les paroles pleines de ferveur d'un frère éclairé que je soupçonnait d'être un Quêteur perdu. Il m'avait dit que sa quête d'Aggartha n'avait pas été vaine, car elle lui avait donné enfin l'occasion de comprendre ses mystérieux frères zoomorphes. Ils l'avaient en effet accompagné discrètement au cours de sa quête, le guidant parfois au cœur de la solitaire errance, soutenant son effort lorsque sa volonté semblait vouloir lui faire défaut. Et si cela n'avait suffi à l'emmener au bout du chemin d'Aggartha, cela lui avait ouvert les yeux sur la Lune, guide discrète et omniprésente des quêteurs dans la nuit de leur errance.

Aussi ai-je découvert de la sorte, les deux seuls Arcanes qui étaient restés indéfectiblement fidèles à l'idée primordiale d'Aggartha, et qui non seulement restaient attachés à son existence, mais souhaitaient sincèrement en trouver les voies. Je crois bien avoir compris enfin ce que pouvait être la foi pour nous autres Immortels.

– Je la vois bien fêlée, cette belle certitude d'autrefois, lorsque tu rédigeais consciencieusement tes Vélins Carminae ! Comme elle était fraîche, cette fervente confiance dans la vérité des lettres. À présent, le timbre de ta voix trahit cette fêlure dans ton Pentacle, dont tu ne guériras jamais.

– Ah ! Lion Vert, comme je t'ai haïs parfois, dans le silence de ma meurtrissure sans cesse grandissante. Car les lettres supposent qu'on puisse avoir confiance dans la vérité qu'elles consignent. Et me voilà, au terme de ma quête de compilation des savoirs ésotériques, plus ignorant qu'au premier jour de mon existence, car tout ce que j'ai appris, écrit et compilé, est un édifice fondé sur la confiance et la certitude, autant de notions que les controverses des Princes et de leurs Cours ont balayé comme mur de sable par la tempête.

– Ami, lorsque ton Pentacle écorché vif saigne de mille blessures, quand le doute y distille son poison insidieux qui pourrit toute la belle œuvre de ton existence, il ne te reste que cette frêle sapience qui, au cœur de la tourmente de l'incertitude, ne se rompt point avec le reste.

– Me voilà bien pauvre désormais, puisque me voilà réduit à exhumer la maigre peau de chagrin de ma sapience rongée par les doutes. Mais puisque tu as voulu ces ruines de ma sagesse, je te livre ce qui reste, au mépris du doute, le roseau de mon savoir.

Je sais que les Agarthiens sont peu nombreux. Rares sont les Nephilim qui peuvent témoigner d'avoir côtoyé un frère qui ait atteint l'Illumination. Rien ne semble laisser croire que les rangs clairsemés des Agarthiens se soient particulièrement densifiés après les quêtes arcaniques d'Akhénaton, mais il est indéniable qu'avant la mystérieuse vingt-deuxième et dernière quête du Pharaon Hérétique, les Agarthiens ne disposaient pas d'une Cité magique où se réunir pour gouverner le Monde. Ils devaient sans doute parcourir les Éthers et les Akashas, tout à leur exploration de leur nouvel état d'Illuminés, hors de l'espace et du temps. Peut-être dérivaient-ils si près de la frange de l'espace et du temps qu'Akhénaton, après avoir donné 21 voies mystiques à ses frères, entrevit le danger que représenterait l'errance inaccessible des aînés Agarthiens, et leur rappela l'existence de leurs frères Déchus, en les invitant dans l'Arcane XXI ?

Je sais que les Roms furent choisis par Akhénaton lui-même pour porter le fardeau des Arcanes hors d'atteinte de l'avidité des initiés, avec 42 des meilleurs compagnons du Pharaon. Ils se scindèrent en cinq familles. Quatre d'entre elles assistèrent les 21 Princes dans leur fuite du royaume d'Égypte et leur recherche d'une Famille et d'un Refuge, tandis que la cinquième, accompagnée des 21 derniers Nephilim, prit le chemin du site où ils implantèrent Aggartha. Ils choisirent de s'installer tout contre Shambhala, ville mystique des R+C, qu'Akhénaton avait visitée lors de sa dernière quête, et où il avait rencontré Ram. Ils y amenèrent les 22 pétales de la Rose Cosmique, rapportés de Shambala par le Pharaon Hérétique. Depuis, nul n'entendit plus jamais parler ni de la cinquième tribu des Roms, ni des 21 fondateurs Nephilim d'Aggartha.

De tout le reste, j'en sais bien peu, mais je sais que peu en savent mieux.

Extrait Di Gama XXI Tau

Le temps suspendu et humide propre au jardin des hémisphères dorés m'enveloppe comme une chrysalide le ferait autour d'un papillon sur le point de naître. Lentement, la discussion s'est emparée de moi, le Lion Vert me forçant à explorer tous les recoins les plus secrets de mes mémoires séculaires. Ne prêtant plus attention à mon environnement, je ne remarquai point la transformation du Lion, jusqu'alors ombre presque menaçante. Le voilà dressé, appuyé contre l'un des trois troncs de l'arbre-fils de la Connaissance, vêtu d'un lourd caftan vert doré aux passementeries noires, étrange homme à la tête de lion, arborant un sourire mélancolique, dévoilant une mâchoire aux canines meurtrières.

– J'ai échoué, Maître alchimique. Je le vois bien à votre sourire. Je ne pourrai pas trouver Aggartha et être adopté par la dernière des Lames même si cela a conduit mes recherches les plus chères.

– Non, approche et regarde frère pentaclique. Un signe, un phénomène se produit devant nos sens. Tes écrits figurent maintenant sur les troncs des arbres-fils de la connaissance.

Me levant du banc et dépliant mes jambes ankylosées, je contemplais avec stupéfaction les écorces du premier tronc, celui que le long bras aux doigts griffus indiquait. Je voyais certains de mes Vélin Carminae s'y inscrire en lettre minuscules mais fidèles à ma graphie. Lentement les lettres se formaient et se rajoutaient les unes au autres, réseau minuscule porteur d'une sève noire, teintant de rouge une écorce déjà sombre. Je regardai la verrière brisée, contemplant le soleil ouaté de l'hiver, des larmes naissant dans les yeux de mon simulacre, signe peut être trop humain de mon émotion, pris d'un profond vertige agarthien.

Soudain la voix tonnante roula et crépita dans l'espace étroit et enneigé du jardin.

– Te voilà adopté, fils adoptif. Te voilà digne d'entendre les secrets de l'arcane XXI dont je suis un des Maîtres couronnés. Ce que tu devines sur l'écorce de cet arbre magique, c'est le signe que j'attendais depuis longtemps. Quelque chose en toi vient d'éclore, ton cœur pentaclique vient peut être de se transformer en une pomme d'or, concentrant en elle tout ton savoir. À mon tour de répondre à tes questions, à mon tour de te révéler les secrets de l'arcane XXI. Parle, fils adoptif !

– J'ai marché pendant longtemps. Comme tu as pu le constater, Lion Vert, j'ai croisé lors de ma longue route les Quêteurs perdus, entendu le désarroi des Princes, découvert les dogmes du Tarot et surtout cherché les Reflets d'Aggartha. Pourquoi l'arcane XXI est si mystérieuse ? Pourquoi autant de quêtes n'aboutissent jamais ? Notre monde de Déchus n'est-il pas déjà trop fragmenté, notre sapience n'est-elle pas trop morcelée pour nous imposer de nouveau une quête impossible ?

– Ah, je te reconnais bien là, Sybyl, toujours aussi impatient ! Pourtant depuis notre première conversation que tu as la bonté de consigner dans tes vélins rouges, tu as bien du comprendre que seul le chemin comptait et non le but voulu. Beaucoup d'entre les Déchus pensent que l'arcane XXI est une sorte de gouvernement occulte et ésotérique exercé par les Nephilim ayant atteint l'Agartha. C'est vrai et c'est faux à la fois. D'autres pensent qu'en trouvant Aggartha la cité légendaire située dans le Tibet, ils deviendraient agarthiens. C'est vrai et c'est faux. Laisse moi débrouiller un par un les fils de la vérité et du mensonge.

En premier lieu, les Nephilim agarthiens, c'est à dire les Nephilim ayant réussi à sublimer leur pentacle afin à la fois de retrouver l'état de Kaïm pré-atlante et surtout ayant fusionné en eux le Ka-soleil des humains, sont extrêmement rares. Je vais même te livrer un secret très important : les Nephilim agarthiens post-atlantide sont plutôt issus d'accidents, de hasards que d'une vraie progression de la sapience, une conduite exemplaire…

– Non, Lion Vert, tu ne peux pas dire ça, tu anéantis des siècles d'effort et de quêtes mystiques, je te l'interdis. Je ne peux pas accepter…

Le rire démesuré du Lion explosa et résonna dans la petite enceinte du jardin, me bloquant dans la position d'un révolté pris dans une résine géante, inclusion de douleur et de connaissance.

– À chaque fois, cette révélation fait autant mal. Pourtant c'est la vérité et Akhénaton le savait. Regarde autour de toi. Suis-je un modèle de progression ésotérique ? ainsi que mes petits camarade du Glorieux Alliage ? Eh bien non, nous sommes nés par accident, j'ai atteint par accident l'Agartha sans même m'en apercevoir. Et toi, Sybyl, champion de la progression alchimique suivant pas à pas le Grand Œuvre, modelant ton esprit pour être l'un des fondateurs d'Arkhémia, courant le monde à la recherche de l'arcane XXI, es-tu pour autant un agarthien ? Non. Il faut attendre le signe, celui que nous voyons sous nos yeux par exemple dans ce jardin si vieux et si magique. Tes écrits sont acceptés comme la sapience éternelle des Nephilim. Voilà, ce sont des signes, des accidents qui nous montrent notre progression vers l'Agartha.

Je vois déjà dans ton esprit une nouvelle question se formuler et je l'anticipe. Alors pourquoi l'arcane XXI ? Akhénaton a cherché plus que n'importe quel Nephilim le chemin de la transcendance. Je devrais dire les chemins. Il s'est jeté à âme perdue dans ses quêtes, avançant comme un génie des champs magiques. Il est un peu notre Léonard de Vinci, notre Einstein ! Il découvrit en fin de course la difficulté et l'improbable chaos de la transcendance agarthienne. C'est donc pour cette raison qu'il fonda l'arcane du Monde, le dernier du Tarot. Cet arcane reçut deux buts principaux. Le premier est de protéger et cacher les 22 pétales de la Rose cosmique qu'Akhénaton déroba à Ram car ils portent en eux une partie du mystère de la fusion du Ka-soleil parmi les champs magiques. Le deuxième consiste à établir une fraternité regroupant les agarthiens afin qu'ils trouvent une solution à la réalisation de l'Agartha pour le plus grand nombre des Nephilim. C'était la mise en place de continuateurs de ses quêtes majestueuses, c'était trouver des mécanismes magiques si puissants qu'ils doivent à la fin transformer radicalement la nature des Nephilim. Voilà pourquoi, l'arcane dut rester secrète et cachée, voilà pourquoi peu d'entre nous la trouvent. Voilà pourquoi elle doit rester cachée derrière les légendes, les akashas humains et les mensonges rose-croix.

– Alors, tout n'est pas perdu, Lion Vert. L'arcane XXI existe et agit dans le monde. Mais est-il possible de trouver Aggartha, son centre, la cité des Vertiges ?

– Encore une fois, les mensonges humains te conduisent sur une fausse route. Oui, il est possible de trouver Aggartha, mais Aggartha est plus qu'une cité cachée, dissimulée dans les profondes et dangereuses vallées de l'Himalaya. Aggartha est la cité universelle qu'habitent pour toujours les Agarthiens de l'arcane XXI, les transcendés post-atlantes et les futurs généraux de l'Apocalypse. Il m'est très difficile de formuler par des mots humains et même énochéens ce qu'est Aggartha. Il s'agit d'une résille analogique et symbolique, d'une vibration secrète et discrète, reliant tous les agarthiens entre eux. C'est une communauté d'esprit, une noosphère pour reprendre des termes d'aujourd'hui par laquelle nous pouvons exercer nos pouvoirs agarthiens. Il ne s'agit en aucun cas des champs magiques ou même des mondes de Kabbale, mais bien d'une immanence subtile, dépassant tout cela et se dissimulant en leur sein. Aggartha existe, oui cela est certain mais c'est une cité idéale en chacun d'entre nous dont nous devons trouver tous les clés pour y accéder. C'est aussi en ce sens que l'arcane XXI est le vrai arcane au sens premier du terme, le secret des secrets.

– Pourquoi le Tibet, pourquoi les Rôms, alors ?

– Tu sais déjà beaucoup de choses sur le sujet comme tu as su me le décrire précédemment. Bien que subtile, Aggartha possède aussi un centre physique, un moyeu d'où les énergies l'alimentant peuvent partir, un axis mundi. Ce centre a été établi puis caché par les Rôms, les serviteurs presque humains d'Akhénaton. Lors de la chute d'Akhé-Aton, la cité solaire du Prince des Arcanes, les quatre tribus Rôms furent chargées de porter dans le monde les messages des arcanes trouvés par Akhénaton. La cinquième tribu, quand à elle, fut chargée de trouver dans la région la plus éloignée des activités humaines et en même temps la plus proche du Bloc adamantique de la vérité de Ram le meilleur endroit pour y cacher et y préserver les 22 pétales de la Rose cosmique. Ces 22 pétales étaient portés par 21 Nephilim choisis expressément par Akhénaton lors de ses voyages ésotériques. Il est dit qu'un des pétales fut intégré à Akhénaton lui-même. Mis en état de sommeil pour que les pétales puissent répandre par delà le monde leur pouvoir illuminant, ces 21 Nephilim sont appelés les 21 Fondateurs. C'est ainsi que l'un des derniers actes d'Akhénaton fut d'octroyer aux Rôms le mystérieux Ka-brume, pouvoir magique capable de rentrer en résonance avec les 21 Fondateurs et la résille immanente d'Aggartha tout en cachant aux yeux profanes leur véritable nature ainsi que l'ensemble des opérations magiques.

Les Rôms construisirent plus qu'ils ne découvrirent Aggartha. Ils s'inspirèrent des principes qui avaient présidé à la construction de Shambhala, pensant à juste titre que la cité du Bloc adamantique devait avoir été bâtie pour protéger la pureté du bloc de Vérité. Dans différents sites propices du Tibet, ils mirent au point les délicats et complexes rituels des Mandalas, visant à capturer comme un fragment de miroir une portion de l'invisible Shambhala. Ils développèrent alors une véritable architecture ésotérique et purent mettre à l'abri les 21 Fondateurs qui devinrent le cœur du jardin lithique d'Aggartha, la cité des Vertiges.

Voilà pourquoi, il n'est pas inutile de partir vers le centre du monde ésotérique, à la recherche d'Aggartha. Même si cela est très compliqué, en décryptant le message des Rôms et leur mandala, en se mettant en accord avec Aggartha — comme tu viens de le faire par le biais des arbres-fils de la connaissance — tu peux arriver derrière les portes d'Aggartha.

– Est-ce à ce moment là que l'on devient agarthien ?

– Hmmm, je me demande si j'ai bien fait de te déclarer adopté par l'arcane XXI. Non, triple buse alchimique, non, non et non ! ! ! L'arcane n'est pas un moyen, c'est un chemin, une fulgurance, une société secrète immanente, une compagnie invisible.

Lorsque guidé par les Mandala des Rôms, poussé secrètement par un Maître couronné comme moi, tu franchis les portes d'Aggartha, tu te trouves dans le jardins des Sentinelles Lithiques. Là devant des yeux et ton pentacle empli d'effroi, tu contemples à perte de vue une armée fossile, un nombre incroyable de statues élémentaires fichées à même le sol comme prenant racine dans les pierres immortelles de l'Himalaya. Tu devines tes frères, poussant lentement dans le sol magique du centre magique du monde, déployant longuement leur pentacle dans les éthers, se modelant à la transcendance agarthienne. Car, oui, mon fils adoptif, tu contemples devant toi le jardin des Sentinelle lithique, le seul endroit où des Nephilim atteignent l'Aggartha par l'accumulation et l'étude de la Sapience. C'est ici que se cristallise l'alchimie étrange du Ka-soleil, c'est ici qu'elle s'étudie. Des centaines de tes frères sont ainsi des voyageurs immobiles, emprisonnés dans la pierre, l'ambre, les métaux précieux mais en voyage vers l'Agartha, vers la transcendance.

Au centre du jardin, se trouvent les 21 fondateurs porteurs des pétales de la Rose cosmique. L'ensemble du jardin des Sentinelles se doit entièrement aux frères restés en dehors, aux quêteurs arcaniques, aux Orphelins, aux Kaïm, aux Nephilim de la troisième génération, aux Selenim, aux Loas, aux Nephilim akashiques, aux homoncules et aux quêteurs des sciences occultes de la Magie, la Kabbale et l'Alchimie. Car c'est par eux que l'Aggartha, la résille qui me permet d'être le Lion Vert et qui permet à certain d'entre nous d'atteindre l'Agartha par « accident », d'exister et d'agir. Il sont le soutien magique d'Aggartha, à la fois gardiens et donneurs de sapience. C'est le paradoxe d'Aggartha.

– Je ne comprends pas bien, Lion Vert, ces Sentinelles figées dans la roche sont d'anciens Frères, d'ancien quêteurs ayant atteint l'Agartha !

– En quelque sorte, après la longue recherche de l'arcane XXI et après avoir été déclaré adopté par l'un des sept Couronnés de l'arcane, c'est un choix qui est possible. Tu décides de trouver physiquement Aggartha en te guidant avec les indications de ton Maître et en partie par les mandalas rôms. Une fois trouvée la cité des Vertiges, tu peux rejoindre l'immense champ des Sentinelles lithiques. Là, tu pourras boire à la source des 22 pétales de la Rose cosmique, celle qui naquit de la FUSION de Ram, de son Ka-soleil et de ses visions de l'avenir. En te fossilisant avec tes frères statufiés, tu pourras atteindre l'Agartha, la transcendance ultime mais tu devras alors donner une partie de sapience contenue dans ton pentacle afin de guider les frères restés à la porte. Tu prépares ainsi le reste des Nephilim à la transcendance. Du moins, tu favorises et augmentes les chances d'Agartha « naturelles » dans le reste du Monde. Ton énergie de sagesse va en effet nourrir Aggartha, la résille du Monde. Tu deviens une partie de la Châsse qui seule soutient la résille immanente d'Aggartha. Nous, les sept Couronnés pensons que beaucoup de Sentinelles Lithiques atteindront l'Agartha durant l'Apocalypse qui se prépare. Certaines de ces Sentinelles ont déjà atteint l'Agartha et se manifestent ensuite par le biais de la résille d'Aggartha, habitent la cité et conduisent subtilement et discrètement certaines des affaires Nephilim et humaines.

– Et si je ne veux devenir une Sentinelle Lithique ? Et si je veux continuer mon chemin, chercher encore en moi l'Agartha pour mieux trouver Aggartha la cité des vertiges ?

– S'offrent à toi deux possibilités. Tu peux repartir et passer ton chemin. Dans ce cas, les Rôms feront en sorte d'utiliser leur Ka-brume pour dissimuler les secrets que tu auras entr'aperçu. Tu pourras continuer ton chemin. Mais plus jamais, l'un des Couronnés ne viendra te contacter ; les portes de l'arcane XXI te seront à toujours fermées.

Tu peux autrement formuler le pacte magique des Pèlerins du Monde. Tu peux par ce pacte décider de porter dans le monde, une partie de la sapience agarthienne cultivée dans le jardin des Sentinelles Lithiques. Il s'agit pour toi de partir prêcher dans le monde, auprès de tes frères l'urgence de la quête agarthienne, de propager parmi nous tous les enseignements d'Aggartha. Pour cela, il te faudra te conforter aux opérations suivantes. En premier lieu, tu seras choisi par une des Sentinelles lithiques. Me demande pas comment se déroule ce choix. Il est, un point c'est tout. Tu peux même être choisi par l'un des 21 fondateurs. Une fois choisi par une Sentinelle, tu devras lui abandonner une partie de ton pentacle afin qu'elle puisse se régénérer et alimenter Aggartha avec une nouvelle sapience. En échange, elle te transmettra durant le pacte magique une partie de sa transcendance agarthienne, une nouvelle forme de sapience que tu ne portes pas en toi. Tu n'es pas agarthien mais tu portes en toi les semences de l'Agartha qu'il te faudra porter dans le Monde. Cette partie de la Sentinelle viendra se ficher en toi à la fois dans la chair de ton simulacre comme dans la substance de ton pentacle. Ta métamorphose s'accomplira à son maximum et toute trace d'un stellaire disparaîtra pour être remplacée par une goutte de Ka-soleil, placée au centre du pentacle. Tu dois être libéré de toute attache antérieure et te consacrer entièrement à ta mission de Pèlerin du Monde. Par la suite, les Rôms te remettront un bâton-clé qui te permettra d'utiliser de manière restreinte Aggartha, en particulier pour communiquer et voyager plus vite.

Ce pacte est vivant. Ainsi lorsque tu divulgues les secrets que tu portes en toi à des ennemis des Déchus, tu le verra affaibli ainsi que ta Sentinelle Lithique. Tu peux aller jusqu'à la dispersion totale, entraînant alors l'éclatement de la Sentinelle. C'est pour cela que tu dois être armé d'une volonté à toute épreuve et faire preuve d'un discernement sans faille lorsque tu propageras ton message et la sapience agarthienne. En revanche, si encouragé par tes enseignements, un nouvel adopté arrive jusqu'au jardin des Sentinelles, le pacte se retrouve renforcé, à la fois pour toi et à la fois pour la Sentinelle lithique.

– Qu'en est-il si j'ai été choisi par l'un des 21 Fondateurs ?

– Tu restes un Pèlerin du Monde mais de plus tu deviens un prophète du Monde et ton pacte se trouve allégé du sceau du Secret. Tu seras considéré par l'arcane XXI à l'égard d'un Prince de l'Arcane. Ton accès à Aggartha sera plus grand et ta mission première sera de propager le message agarthien directement parmi les Princes des Arcanes. Ta mission devient plus difficile mais ses répercussions sur le monde occulte sont beaucoup plus grandes. S'offre à toi la possibilité d'être un des sages qui conduiront peut-être un Prince Arcanique vers l'Agartha.

Extrait Di Gama XXIII Tau

Me voilà au sommet de la Falaise de marbre, le monde derrière moi pue la mort, le monde à mes pieds est dans la brume. Les longues effluves des nuages de la Révélation, viennent lécher les dentelures de la Falaise. Les portes sont pour moi ouvertes par le Lion Vert. Je pars armé d'une griffe du Lion Vert comme seule boussole. Longue marche cachée, guidé par les sherpas et les Rôms... Escalades périlleuses, froid et gerçures pour mon simulacre, guerres et kalachnikov dans les montagnes maîtresses du monde... Me voilà plié en deux, vêtu uniquement d'une robe safran et d'une ceinture dorée, à la lumière des lampes à huile de Yak, étudiant les méandres hypnotiques des mandala, cartographiés sur des peaux humaines... Le jardin des Sentinelles Lithiques... Pierre contre pierre, cocon ambré contre cocon doré, incandescence des pentacles, violence du Ka-soleil, ruine des connaissance, élévation du cœur mystique... Frère de sang mystique. Je saigne ma magie de toute part et pour autant je vis plus... je porte en moi un bref éclat de la Vérité... ma quête est comblée.

Je connais maintenant Aggartha et ces habitants. Les sept Couronnés, les Maîtres de l'arcane XXI m'apparaissent tour à tour durant ma longue descente vers le Monde. La résille tremble lorsque je l'ausculte par mon bâton-clé. Je pense alors aux constructions ésotériques de l'arcane XXI. Voici les témoignages que j'ai pu retirer de ces visions et de ces pensées.

J'ai choisi après une longue réflexion de me joindre à la cohorte en marche des Pèlerins du Monde. Toi mon frère Kragar, ancien quêteur de l'Atalante fugitive, chercheur de la Pierre philosophale, tu dois trouver maintenant l'arcane XXI et te joindre soit aux Sentinelles Lithiques, soit aux Pèlerins du Monde. C'est seulement ainsi que nous survivrons à l'Apocalypse. Par ce Vélin Carminae, je te transmets une partie de mes visites d'Aggartha et les visions que m'ont données ses sept Couronnés, les maîtres de l'arcane XXI, fais-en bon usage.

Aggartha

Ici se trouve l'un des mystères les plus profonds de l'arcane XXI. Aggartha désigne la cité du Vertige, la ville invisible, couvrant le monde ésotérique dans son ensemble. Il s'agit d'une résille absolument invisible à l'œil humain mais aussi la vision-Ka, à la nature transcendante et immanente, donc très différente des champs magiques, concentration sur la Terre des effluves du soleil transformés par les athanors planétaires. Il semblerait que cette résille se soit formée au moment ou les familles Nephilim que les 21 autres arcanes majeurs aient été fondées. Les 21 Fondateurs s'établirent sur le Toit du monde, à proximité de Shambhala afin de faire fructifier les 22 pétales de la Rose cosmique qu'Akhénaton avait dérobé à Ram. Ils y entamèrent leur puissante méditation mystique visant à régénérer l'ensemble du message ésotérique d'Akhénaton et même à le transcender en apportant dans cette médiation leurs découvertes sur les 22 pétales de la Rose cosmique. Ils atteignirent ainsi l'Agartha, fondant en une vibration cosmique et mystique l'ensemble de leur Ka-éléments sublimés par le Ka-soleil. Dans l'immobilité, ils avaient trouvés. En abandonnant leur quête personnelle, ils pouvaient former AGGARTHA la cité invisible. Alimentés par la suite par les Sentinelle Lithique, donnant une partie de leur sapience accumulée durant leur quête matérielle, les 21 Fondateurs tissent encore aujourd'hui cette résille mystique qui permet de maintenir Aggartha.

Aggartha n'est donc pas une ville, un endroit au sens primaire du terme. Il s'agit d'une liaison mystique, présente sur la Terre entière, vibrant à l'unisson, cachée dans la matière mais aussi dans les champs magiques, invisible à toutes les formes de perception sensorielles et magiques connues des humains et des Nephilim. Elle échappe aux notions communes d'espace et de temps et à l'intérieur d'Aggartha les symboles, les idées mystiques, les forces primaires y circulent. C'est une noosphère ésotérique.

C'est ainsi que lorsqu'un Nephilim devient Agarthien selon sa propre voie, il se trouve en communion instantanée avec Aggartha. Il devient un citoyen de la cité des Vertiges et peut en accaparer les fonctions et les pouvoirs.

Ces fonctions et ses pouvoirs sont nombreux. Ils participent du statut d'Agarthien mais dépassent tant l'entendement Nephilim et humain qu'il me sera difficil d'en faire une description complète. Il s'agira plutôt de suggérer les potentialités des habitants d'Aggartha. C'est ainsi que parmi les Couronnés, ce sont des pouvoirs comme la communion télépathique sur toute la planète, l'ubiquité relative, l'incarnation dans des avatars de son choix (humains, Nephilim et même créatures de Kabbale) ou bien la téléportation instantanée qui reviennent le plus souvent comme phénomènes perceptibles d'Aggartha.

La Couronne

C'est ainsi que j'ai nommé la fraternité invisible des sept agarthiens dirigeant l'arcane XXI. Dirigeant est un bien grand mot, disons faisant partie de manière immanente d'Aggartha, la cité du Vertige. Ces membres que j'appelle les Couronnés sont aujourd'hui au nombre de sept. Ils sont tous issus de Nephilim ayant atteint l'Agartha en suivant leur voie individuelle et ayant atteint l'illumination presque par accident ou bien dans des circonstances très éloignées de la méticuleuse recherche de la sapience décrite par la Papesse. La plupart d'entre eux sont considérés comme des légendes ou bien même n'existent pas dans le corpus ésotériques. Certains sont plus actifs ou du moins il plus facile pour le profane d'être confronté au résultat de leurs actions.

Ces Agarthiens possèdent des caractéristiques propres à leur transcendance.

Ainsi, chacun possèdent des pouvoirs mystiques dépassant largement les effets des meilleurs sorts, invocations et formules de nos sciences occultes. Pourtant ces pouvoirs sont d'un autre niveau, touche à une dimension supérieure, celle de la mystique pure, celle d'Aggartha. Ces pouvoirs sont là, immanents afin de permettre aux Couronnés de satisfaire au mieux leur longs plans ésotériques et d'être la Porte agarthienne qu'ils se doivent d'être.

En effet, chacun de ces Couronnés, de par le Monde essaye de trouver des Nephilim afin de faire naître en leur sein l'Agartha. Ils doivent alors les conduire secrètement, observer, être en quelque sorte les vecteurs d'un destin. Ils se considèrent comme les grains de sables, déclenchant parmi leurs élèves les mêmes phénomènes qui les ont conduits à l'Agartha. Plus ouvertement, chaque Couronné recherche des adoptés pour l'Arcane XXI, à la manière d'un Pèlerin du Monde afin de renforcer ses plans occultes. Cette fonction de porte et de passage agarthien est une des fonctions les plus accaparantes de nos Couronnés. C'est ainsi que le Lion Vert s'occupa de moi et me fit aller jusqu'au jardin des Sentinelles Lithiques.

Les Couronnés ne sont plus soumis au métamorphe. Ils deviennent protéimorphes. C'est à dire qu'ils sont capables de modeler leur apparence selon le Ka dominant de leur pentacle. Ils sont aussi capables d'utiliser à leur bénéfice toute chose contenant par analogie un symbole relié à leur Ka dominant transcendé. C'est ainsi que le Lion Vert aime à faire parler les figures forgées à l'image du lion vert alchimique. Est-il lui même lorsqu'il agit de cette manière ou bien est-ce une sorte de sortilège très puissant. Encore une fois, cette capacité à être les symboles de son Ka dominant, à animer et à rendre opérant la symbolique n'est pas utilisé comme un vulgaire sort de basse magie mais bien comme une opération ésotérique très puissante pouvant entraîner des conséquences majeures à la fois pour l'équilibre d'Aggartha, pour les agissements des autres Couronnés et même pour le déroulement de l'Apocalypse.

Aucun Couronné n'a choisi de le devenir. Autant, un Nephilim peut choisir de devenir une Sentinelle Lithique ou bien un Pèlerin du Monde. Autant, devenir un Couronné est une immanence, une révélation qui vous prend dans votre être-monde et vous entraîne dans un vertige définitif. C'est ainsi que vous devinez que vous êtes devenu un agarthien. Lorsque vous vous mettez à entrer en résonance avec l'ensemble des autres Couronnés par le biais d'Aggartha. Et tout de suite, l'énormité de la responsabilité vous tombe dessus, comme le poids d'une montagne. Vous êtes l'un des rares Nephilim à avoir découvert en partie par lui-même, en partie par le hasard et en partie par la conduite secrète d'autres Couronnés une nouvelle vois vers la libération essentielle, vers l'illumination pentaclique, vers l'Agartha. C'est un peu comme si l'arcane vivait par elle-même et choisissait toute seule ses Couronnés. Certains d'entre eux (parmi lesquels les Rois Mages et le Roi Pêcheur), pensent qu'Aggartha n'est qu'une métamorphose extraordinaire d'Akhénaton lui-même. L'arcane XXI serait alors un corps astral et les Couronnés se serviraient de ce corps astral pour accomplir leurs bienfaits ésotériques.

Extrait Oméga XXXI Tau

Pauvre de moi, aspirant à l'arcane, naïf de la sapience. Je pensais rencontrer directement les sept Couronnés après mon initiation à l'arcane XXI. C'était sans compter sur la profondeur ésotérique de ces agarthiens. Les témoignages que je récolte au fur et mesure de mon chemin de Pèlerin du Monde sont codifiés dans ces derniers vélins. Il s'agit le plus souvent de visions obtenues dans Aggartha alors que je m'y attardais trop, hypnotisé par l'immense pouvoir mystique de la résille liant l'ensemble des Couronnés. Puisses-tu en faire bon usage Kragar...

Le trône rugissant

Nul ne sait quand le Lion Vert atteint l'Agartha. Au cœur des conflits titanesques des Guerres Élémentaires, la rumeur de l'Illumination de celui dont le nom seul suffisait à faire trembler les plus endurcis fut accueillie avec soulagement dans les camps adverses. Pourtant, le puissant Agarthien retourna dans la mêlée pour se tailler au sein des champs de bataille un royaume à sa mesure. De rares chroniques rapportent que le Lion Vert entretint dans son royaume un havre de paix et de justice. Certains combattants exténués par leur lutte magique fratricide vinrent y trouver refuge, et la réputation du royaume devint telle que de nombreux Nephilim qui étaient de farouches ennemis sur le champ d'honneur, s'y retrouvaient sans plus guère éprouver de haine. Peut-être ce royaume fut-il pour les Déchus la première tentative de coexistence Élémentaire pacifique. Mais ce rêve d'Âge d'Or prit fin par la trahison d'Onirim peu scrupuleux qui profitèrent de la trêve permanente pour empoisonner le Pentacle d'un chef de Guerre Sylphe, le vouant à une Khaïba mortelle. Le royaume fut irrémédiablement souillé, et la confiance disparut. Le Lion Vert quitta son trône d'airain en poussant le plus formidable rugissement de mémoire de Nephilim, et y déposa violemment, quelques heures plus tard, le corps disloqué de l'Onirim coupable de ce forfait. Le Lion Vert repartit ensuite sans mot dire pour ne plus reparaître durant les Guerres Élémentaires. L'on dit parfois que le Lion Vert se frappa lui-même de surdité en rugissant si fort. Déçu par la tromperie de ses frères, le majestueux Agarthien se réfugia un temps au sein du Glorieux Alliage, où il redécouvrit la tranquillité de ses semblables, en même temps que la force terrible de son handicap. Il résolut d'éveiller des humains, non pas à la manière de Prométhée, mais malgré eux, en dispensant un enseignement diffus qui les vouerait à une lente ascension mystique. Se détachant des Arcanes Mineurs sans y chercher de pouvoir temporel, ils graviraient les degrés de l'Initiation. Leur élévation rapprocherait des Nephilim choisis par le Lion Vert pour leur servir de guides mystiques. L'auguste Agarthien avait eu l'œil assez perçant pour déceler, du haut de son trône, la bonne volonté des ouailles qui venaient se mettre sous sa bienveillante protection. Et il espérait bien que ceux-là, ainsi que ceux qui plus tard arriveraient à une maturité équivalente, sauraient interpréter leur parcours pour trouver la sérénité de l'Agartha. Et s'il donna au plus grand nombre l'image sévère et effrayante du Lion rugissant qui décime ses adversaires dans l'exaltation du combat ésotérique, les plus sages des Déchus finirent par déceler la véritable teneur de son message ésotérique. Celui-là seul qui a connu l'ardeur de la lutte, les affres du fratricide, la souffrance et l'amertume d'une victoire gagnée contre son peuple, finit par désirer goûter aux joies de la paix, et le plus grand mérite des combattants, est la paix des Braves. Alors seulement, ces Nephilim éclairés pourraient-ils rejoindre les humains docilement éveillés par le Lion Vert, coexister avec eux, mêler leurs vues et leurs intérêts, afin que les Guerres Élémentaires, encore secouées par le dernier mais terrible conflit entre le Ka-Soleil et les autres Ka, s'achève enfin sur l'illumination pacifique du peuple humain et l'Agartha des Déchus.

Les protéimorphes

Il arrivait au Lion Vert de se manifester brièvement à l'un de ses protégés, afin de lui faire prendre conscience de la vanité du combattant qu'il soit vainqueur ou vaincu. Il empruntait l'image d'un vieillard, bourru et chenu, maugréant et râlant, mais ne disant que des mots de sagesse.

Lorsque ses protégés s'entêtaient dans l'erreur, le Lion Vert usait de sa meilleure arme, la Colère d'Airain. Il n'hésitait pas à prendre cette apparence qui reste gravée dans la mémoire collective des Déchus, qu'il avait au moment de quitter son trône, le regard d'émeraude brillant d'une mortelle lueur de colère, la mâchoire figée dans un rictus de haine contenue, et la gorge tendue par l'extraordinaire pression de ce rugissement unique que tous redoutent d'entendre à nouveau un jour.

Il arrivait que le Lion Vert soit fort satisfait de la quête de ses protégés. Cette rare allégresse qui l'habitait était telle qu'il ne pouvait s'empêcher de leur apparaître brièvement, toujours sous forme de vieillard chenu et bourru, mais avec des mots empreints de bienveillance.

Sourd à la fureur du monde, le Lion Vert avait besoin de savoir quelle direction avaient emprunté les Nephilim. Il apposait le sceau d'Airain sur l'un de ses fidèles, et l'envoyait par le monde en quête de réponses. Chacun pouvait voir ce sceau, ici un tatouage, là une médaille, ailleurs une bague, et reconnaître le lion assis qui dévore le soleil. Et quiconque s'opposait à ce messager savait qu'il se plaçait en travers du chemin du Lion Vert. Les rares qui osèrent violenter ou tuer le messager étaient alors frappés d'une malédiction énigmatique : le sceau d'Airain disparaissait du cadavre du messager, et apparaissait sur le pentacle de son meurtrier. Il ne s'agissait plus d'un lion assis dévorant le soleil, mais d'un trône d'Airain, dégoulinant de Ka, dans lequel reposait un cadavre déchiqueté par des griffes acérées et une haine violente. Les rares porteurs de ce sceau du Trône attendent dans la terreur que se dessine, dans l'ombre de leur antre, la silhouette fatale du félin de chrysopée.

Car telle est la dernière forme coutumière du Lion Vert. Celle qu'il affectionne par-dessus toutes les autres, lorsqu'il peut exprimer la force tranquille de sa liberté dans son désert de Thar. Il est à nouveau ce grand lion au pelage d'émeraude, qui galope jusqu'à l'épuisement dans les champs magiques. Quiconque le croise sous cette forme ne peut réprimer, malgré sa frayeur, le désir de partager le destin de cet être de légende, dont chaque apparition provoque de grands bouleversements.

Actes occultes majeurs

La démesure et l'audace de ses projets les ont souvent partiellement compromis, mais leur inertie magique est telle qu'il est souvent possible de reprendre un projet que tous croyaient condamné depuis des siècles. Ainsi en est-il du Couffin d'Or, dont l'échec partiel fut réparé par la convocation de l'Assemblée du Seuil.

Peu d'initiés connaissent ce plan extraordinairement audacieux du Lion Vert, pour libérer les Sentinelles Lithiques de la folie qui les guette au sein de leur torpeur ambrée. La spagyrie, et principalement la création des Golem, a été insérée par lui seul dans l'édifice alchimique afin d'offrir aux Sentinelles des simulacres des simulacres par lesquels ils peuvent agir dans le monde par procuration. Mais outre les nombreux événements ésotériques où l'on décèle sans erreur sa patte, il est intéressant de noter que le Lion Vert a également été très actif dans son rapport à l'humanité, et qu'il n'a eu de cesse de tenter d'implanter durablement au cœur même des champs de bataille occultes des enclaves de neutralité, des havres de sapience, les Bibliothèques de Concorde, dont la Librairie de l'Incunable Souveraineté n'est pas la moindre.

Extrait Oméga XXIX Tau

L'Archange Saint Michel

Le deuxième Couronné Archange Saint Michel

Vision obtenue après une invocation de Kabbale tentée directement alors que j'étais en liaison avec Aggartha par mon bâton-clef. Il me sembla lors de cette transe intense revivre une époque d'incarnation par les yeux d'un moine. Est-ce une allusion au pouvoir caché des agarthiens de pouvoir remonter le cours du temps en dehors des Akashas ?

Cette vision est le seul renseignement que j'ai pu obtenir du deuxième Couronné, le terrible Archange Saint Michel. Depuis, je suis plongé dans des abîmes de réflexion. Est-ce un Nephilim devenu agarthien après l'Atlantide, si puissant qu'il dirige un monde de Kabbale du même nom ou bien, pire, est-ce un réelle créature de Kabbale, divinisée et pleinement autonome ?

« Ô Prince des Anges, qui court sans relâche les nuées
Qu'il me soit donné la grâce d'être écouté de toi
À celui qui me demande : « frère Michel du Mont,
As-tu jamais rencontré ton saint patron ? »
Je sais lui montrer partout les signes de ta colère
Les éclairs aveuglants qui déchirent du haut en bas
Le ciel et les nuées que tu foules de ton pied d'airain
Le tonnerre qui gronde comme les légions d'anges
Auxquelles tu commandes depuis ton trône d'argent
Et tous ces fléaux qui frappent sans faiblir ni relâche
La multitude des seigneurs iniques et des orgueilleux.

Mais à moi qui sans répit consacre ma vie à ta grandeur
Lorsque revient l'écho fantomatique des doutes récurrents
Dans la solitude de ma méditation, j'attends ta venue
Entre chaque battement du voile léger de mes paupières
Je souhaite deviner ta présence rassurante au-delà du visible
Car lorsque chaque jour s'éteint la braise ardente du soleil
Dans laquelle tu fourres tes armes terribles, lance, épée
Afin que jamais le sang du dragon qui ruisselle sur le fer
Depuis le titanesque affrontement qui vous opposa jadis
Ne puisse sécher, ni la plaie du dragon, se refermer
Chaque jour, dans le crépuscule cramoisi où je m'endors
Le dragon hurlant sa douleur et sa haine envers toi
Me promet mille tourments en châtiment puisque je te sers.

Où est-elle alors, cette force que tu dispensais en d'autres temps
Aux champions qui mirent leur force et leur foi entre tes mains
Qui donna la victoire à David contre Goliath, malgré l'évidence
Qui précipita Lucifer hors du corps de Moïse où il se lovait
Et par laquelle Gauvain et Lancelot accomplirent tant d'exploits !
Que n'ai-je vécu par temps de chevalerie, pour mériter ta protection
Au lieu de te servir vainement, dans l'indifférence de ton absence !
Faut-il donc verser le sang à la pointe de l'épée sans relâche
Pour te contenter enfin, Archange belliqueux né pour la guerre ?
N'y a t'il que par le champ d'honneur, parmi les cadavres innombrables
Que l'on peut espérer attirer enfin ta précieuse bienveillance ?

Ô Égal de Dieu, du fond des cieux où te parvient le tumulte du monde
Ne comptent-ils pour rien, tous les efforts des hommes de sapience
Qui ont voué leur existence à honorer ta glorieuse mémoire
Toi qui, dès les premiers jours de l'humanité, révéla ta haute destinée
Et proclama déjà ta domination du panthéon des Archanges et Anges
Et qui fut seul parmi eux tous à te savoir égal du Dieu de lumière ?
N'as-tu pas toi-même ordonné à l'évêque d'Avranches d'élever
En ce lieu magique que les romains nommaient Mont Tomba
Une église dédiée à ta gloire de premier parmi les Anges
Comme un défi maçonné prolongeant l'éperon rocheux
À quiconque oserait contester ta grandeur d'Archange ?
Il paraît bien négligent le premier des Archanges
Qui néglige ses plus pieux adorateurs
Au cœur de son sanctuaire lithique.

N'as-tu point de pareille façon
Livré à l'ennemi Mauresque du Califat
Le sanctuaire d'Egara en terre Catalogne
Marqué du sceau de ta bienveillante protection
Croix grecque dans un carré, point ne les a sauvés
Les frères fervents qui croyaient en ta sainte intervention
Ne protégeras-tu que le Peuple d'Israël qui a trahi ton Dieu ?
Aurais-tu épuisé toutes tes forces lors de tes luttes titanesques
Contre Satan, le Dragon et les Fomoirés d'Irlande au temps de Danann ?

Ou bien aurais-tu peur soudain, du haut de la colonne de lumière,
Que les hommes qui te servent percent les secrets de la Kabbale
Comme le faisait le mythique roi d'Israël, sage parmi les sages
Salomon rex qui s'approcha de toi et des tiens si près et si vite
Qu'il te fallut envoyer Hiram pour détourner le Pharaon d'Israël !

Dans mes méditations au pied de l'autel de Notre-Dame-sous-Terre
Il m'est bien arrivé de discerner une frêle silhouette éblouissante
Casquée, armée de pied en cap, attendant fébrilement le combat
Et je t'ai bien reconnu là, Archange martial et implacable
Sous cette forme modeste de ton éclatante grandeur
Et je me suis pris à rêver, au détour de ton nom de Kabbale
Qu'une prière assez fervente fondée sur les lettres mi, ka, El
Te soumette à ma volonté pour enfin récompenser mon service.

Car tu peux bien discipliner toutes les légions d'Anges
Lutter contre les Démons et répandre la lumière blanche
Sur les cinq mondes peuplés de créatures de ton espèce
Et pourchasser les monstres surgis des tempêtes éthérées
Un jour viendra je te le promets où du haut de ce rocher
À ta gloire de moines dévôts et d'édifices inébranlables peuplé,
Je défierai en face mi-ka-El et toutes ses formes soumettrai. »

Plus tard, lors de recherches intenses sur cette vision, je m'aperçus qu'il s'agissait d'une prière de Frère Michel du Mont, moine de la chapelle Notre-Dame-sous-Terre, proférée en 1202, recueillie en confession en l'an de grâce 1203 pendant l'enquête de l'inquisition sur les origines mystérieuses de l'incendie cette même année d'une partie de l'abbaye et archivée dans l'Enfer du Vatican. Ai-je vécu les moments intense de ce Frère Michel ? ou bien du Nephilim qui l'habitât ?

Extrait Oméga XXIII Tau

Les Rois Mages

Je suis né dans le repli discret des champs magiques, au temps lointain où les Sauriens foulaient le sol sans voir ces entrelacs de courants stellaires. Je suis né parmi les Sauriens, au temps de leur souverain tyrannique Mû et de leur projet de Lune Noire. Je suis né parmi les premiers Kaïm, au temps où s'accumulaient les présages de la chute des Sauriens. Je parcourais la Terre dans l'ombre vaniteuse des Sauriens. Et je demeurais là à observer ce monde négligé par la race de Mû. Et je cheminais dans les méditations qui seules répondaient à mes interrogations. Il était terrifiant, ce monde crépusculaire où j'étais seul de mon espèce. Il était grandiose, ce monde zénithal où les puissants Sauriens faisaient et défaisaient le canevas complexe des matières et des champs magiques. Il était merveilleux, ce monde à l'aube du monde, qui portait la promesse de l'éclosion de la multitude de mes semblables.

Le premier des Kaïm que je rencontrai fut mon frère, et ainsi du suivant et de tous leurs frères. J'appris à déceler, dans les variations infimes de densité des champs magiques, les signes de la gestation d'un Kaïm. Et je parcourais le monde à la recherche de ces merveilles, et je demeurais immobile devant l'éclosion, et je méditais sur notre avenir. Je m'enivrais de la fragrance fragile teintée d'encens qui accompagnait chaque naissance.

Il advint ce que devait, et les Sauriens disparurent. Et les Kaïm les vainquirent. Et les Kaïms régnèrent à leur place. Cependant que notre belle espèce cheminait sûrement vers son zénith, je vis que la vie et le souffle des étoiles n'avaient pas fini d'ensemencer la Terre féconde. Car la race des hommes émergeait lentement du vaste plan des peuples mûrit par les étoiles. Et j'assistai à la première naissance de l'homme, et celle de son frère, du suivant qui fut son frère et de tous leurs frères. La mère qui enfanta les premiers hommes pleura des larmes d'or par lesquelles elle libérait son corps de la volonté cosmique qui l'avait faite mère de l'humanité. Et je recueillais ces précieuses larmes d'or, car j'étais touché d'être le témoin de ces naissances admirables.

La malédiction attendait la race des Kaïm au bout du sentier d'or, et l'Atlantide fut précipitée dans la chute, entraînant la Déchéance. Et je vis le premier Nephilim, contraint de prendre chair au coeur d'un homme. Je lui enseignai la sérénité, et l'acceptation de sa nouvelle nature. Car ainsi était le monde, qu'il ne pouvait accorder durablement la félicité à l'une de ses espèces, sans se lasser de telle uniformisation. Il était un Phoenix. Il venait de mourir sous sa nature de Kaïm, et de renaître dans son simulacre. Je lui dis de mettre la cendre dans le bois creux d'un arbre à myrrhe, et d'aller par les déserts d'Orient trouver le lieu où il brûlerait ce réceptacle sacré par le feu du soleil. Et il me rapporta ces cendres, pour faire le deuil définitif de son ancienne nature.

Et je sus alors qu'il n'était pas donné aux Nephilim de trouver la paix en leur état. Et je crains que la Terre n'aie durement châtié ses enfants. Aussi repartais-je de par le Monde, à la recherche de la semence stellaire qui montrerait la clémence chthonienne et la Rédemption des Déchus.

Et je trouvai ce que je n'eus pas cru possible, et qui pourtant devint. Les champs magiques, si diminués par les calamités aberrantes, se concentraient parfois encore, en de fragiles replis, et il en naissait mon frère, mon fils et mon semblable.

Car il savait que cette nature insaisissable n'était qu'un miroir qui renvoie l'image primordiale du Soleil. Il savourait sa condition, qui l'avait fait si bien égal au Soleil qu'il semblait porter la flamme solaire en son Pentacle rayonnant. Comme il se tenait sur son sommet de clairvoyance, méditant le sort de ses frères, et baignant dans la chaleur ardente du Soleil, il vit le maudit météore crever l'océan de nuages. Il sut qu'était arrivé le temps des larmes, et redescendit parmi les siens.

Dans les ruines fumantes d'Atlantide, il vit Prométhée qui donnait le feu aux hommes, qui se révoltaient contre les Kaïm ! Il vit les Kaïm devenir Nephilim sous les coups des initiés, et rien n'était différent de ce qu'avaient dessiné les nuages qu'il avait scruté. Les champs magiques se disloquèrent et le cataclysme bouleversa le monde. Ses frères Kaïm, alourdis par leur désir de trouver le Ka-Soleil, ne parvinrent pas à se maintenir dans les trop faibles courants de Ka-Éléments. Un à un, ils sombrèrent à la surface du monde, où les attendaient les humains assoiffés de liberté. Et lui qui flottait légèrement dans les éthers, et voyait ses frères disparaître à jamais, il appréciait le spectacle de cette liberté humaine conquise.

Il s'éloigna d'Atlantide dont les hommes pillaient la substance, et rejoignit les derniers Kaïm. Il emmena ses frères inquiets en Hyperborée où le ciel était toujours pur, qui s'y installèrent, et recomposèrent les merveilles de l'Atlantide. Mais lui ne parvint pas à oublier les humains redoutables et fascinants. Aussi quitta t'il les Hyperboréens, et retourna t'il parmi les humains. À nouveau, il sentit cette fougue de liberté qui animait ces cruels chasseurs de Nephilim, et ne put s'empêcher de l'aimer. Mais aussitôt, il s'en fit le reproche, car ses anciens frères souffraient de leur condition pitoyable. Aussi tenta t'il de réconcilier les deux races antagonistes.

Il se révéla aux hommes et aux Nephilim, dans toute sa splendeur de pure grâce solaire, libre de toute souillure d'Orichalque, en terre hellène. Les hommes et les Nephilim, qui avaient fini par oublier ce qu'était la beauté surnaturelle des Kaïm, furent subjugués. Ils le nommèrent Phoïbos, le brillant, et lui rendirent un culte. Mais il ne souhaitait pas être enfermé dans un temple, dans une image, dans une pensée monolithique. Aussi parut-il à des pêcheurs, sur l'île errante Ortygie. Et les pêcheurs l'appelèrent Pelagos, la mer, et lui rendirent un culte. Il multiplia les révélations, comme autant de signes lancés en pâture aux races avides de sapience, mais sans jamais donner son âme à dévorer par leurs appétits avides.

Tournant son regard clairvoyant vers le royaume d'Hyperborée, il vit que ses frères avaient fini par s'éteindre, sombrant lentement dans les champs magiques trop ténus pour le poids de leur anxiété. Et regardant vers les hommes, il vit que sa présence finissait par les asservir, et tuer en eux cet instinct irrépressible de liberté qu'il avait tant aimé. Et que les Nephilim, loin de comprendre la quintessence de son existence, s'aveuglaient du désir de trouver en Hyperborée une nouvelle Atlantide. Alors il se retira du monde, ne laissant que ses plus inspirés serviteurs.

Il s'employa dès lors à propager discrètement sa passion de liberté, son amour de l'esprit, son attachement à l'harmonie, son désir d'équité. Afin que les humains et les Nephilim, chacun à leur manière, découvrent leurs propres limites essentielles à transcender. Connais-toi toi-même, gnôthi séauton ! Afin de leur insuffler cet orgueil de liberté. Afin de restaurer chez chacun l'envie de retrouver sa nature profonde, son essence primordiale, sa pureté originelle. Celle du Kaïm, avant qu'il ne s'avilisse de l'envie obsédante de dominer le Ka-Soleil, celle de l'humain avant que ne le dévore le besoin de vengeance.

Protéimorphes

Si tu me croises sous l'aspect d'un jeune More, alors c'est Balthazar a un message d'avenir pour toi. Et si je vient du Levant, que mon regard est grave, c'est Melchior qui te présage de grandes difficultés. Et si j'ai l'air d'un vieillard d'Occident, alors c'est de la sagesse de Gaspard que je viens t'entretenir.

Et si d'aventure, tu rencontrais plusieurs d'entre eux, alors ce serait moi qui serait parmi eux. Quand bien même tu les verrais tous les trois, ta réjouissance doit être tempérée par ce que je ne suis là.

Car de Gaspard, Melchior et Balthazar, je suis plus que ces trois. Mon être a accouché du premier Kaïm dans les volutes d'encens, mes doigts ont recueilli les poussières d'or du premier homme, et ma bouche est encore pleine des cendres du premier des Déchus. Aussi, est-ce tout cela seul qui est moi, et en-deçà, ce ne sont que mes pensées qui t'accompagnent.

Actes Occultes Majeurs

J'ai révélé au monde l'astrologie, qui n'est que pouvoir de pouvoir prévoir, ce que les effluves stellaires élaborent dans le vide silencieux qu'elles traversent. Et comme je cheminais au gré de ces connaissances, je trouvai le cocon de Rébis, que d'aucuns auraient détruit sur le champ. Mais la difformité de ce frère révéla la spécificité toute particulière du Glorieux Alliage.

Plus tard, je retournai à Siwa, l'oasis égyptien où le premier Nephilim avait brûlé ses cendres de Kaïm. Un Conquérant menait ses hommes avec la bénédiction du soleil, disait-il. Aussi enjoignais-je cet Alexandre de venir recevoir l'onction du soleil là où il avait eu la force de dissoudre les restes d'un Phoenix. Il vint et fut brûlé. Je crus bien avoir enfin trouvé cette génération d'êtres qui seraient l'alliage de l'homme et du Nephilim, mais la brûlure était si vive qu'elle rendit le jeune guerrier fou.

Ce tyran de Macédoine mis tous ses sujets sous un joug de plomb, et je dus admettre ma déception. Je conseillais les généraux du Pharaon Solaire, les Diadoques, ourdissant une rébellion contre leur chef. Et sur mes conseils, ils convainquirent Alexandre de se lancer à la conquête d'Aggartha, aux confins du royaume de Gandhâra, dans le creux des chaînes Himalayennes. Peu après, le Conquérant mourut.

Ailleurs, je suivais l'avancée du projet Jésus, pour lequel j'avais grand intérêt. En cette seule occasion, on me vit entièrement, Gaspard, Melchior et Balthazar, avec leurs présents précieux. Mais le projet connut la suite que l'on sait.

Alors, je renonçais à engendrer ou participer à la création de cette race magique, qui tôt ou tard devrait venir supplanter la suprématie humaine et la douleur Nephilim. Je guettais, dans chacune de mes formes, la naissance des Nephilim de Troisième Génération. Ceux-là, bien que fragiles et peu nombreux, portaient à mes yeux le destin de cette nouvelle race magique. Et Guenièvre me conforta dans cette vision, car bien peu parvinrent à comprendre la véritable nature de cet être magnifique. Trop de malheurs se sont abattus sur cette enfant, et je me garde bien, depuis de révéler au monde les naissances que je constate de plus en plus nombreuses.

Extrait Oméga XXIV Tau

Le Roi Pêcheur

Cette moralité fut jouée à la cour des Comtes de Toulouse Et rapportée par Le Scribe avec qui j'ai pu discuté de manière très approfondie du Roi Pêcheur, le Couronné de la souffrance et de la mélancolie, le sage compatissant.

La pièce se déroule dans un décor sobre. Quelques toiles grossières maculées de boue recouvrent la scène. Un fauteuil de bois pourri, occupe un bout de cette scène miteuse, et un tronc d'arbre mort lui répond en vis-à-vis. L'ensemble dégage une odeur nauséabonde. Le Comte Raymond invite sa cour à ne point juger trop durement cette troupe étrange, car elle joue une moralité dont le sens est profond.

Entrent en scène trois personnages. Un homme de belle taille, habillé de vêtements dépassés, qui devait appartenir à quelque noble désargenté. Il porte au côté une arme fabriquée à partir d'un outil agricole. Son masque est un casque rouillé et fendu. Un nain, grotesque comme tous ceux de son espèce, dont le visage est si outrageusement maquillé qu'il semble grimacer en permanence, tel les fous et les bouffons des fables. Un homme d'âge mûr, grimé si habilement qu'on le croirait flétri par un mal insidieux. Son visage est si grave qu'il semble pénétrer les mystères de la peine si bien qu'on croirait voir en face le visage du chagrin.

Le nain annonce la moralité. Ces messieurs de Toulouse vont assister à un épisode de la quête de Sir Gauvain, à la recherche du Saint Graal depuis un an dans les terres ghastes, qui s'approche d'un château bordé par un étang d'eau croupie, sur lequel glisse doucement une barque. Un vieil homme se tient sur cet esquif fragile.

Gauvain : eh ! toi, vieillard, me diras-tu qui gîte en ce castel ?

Le nain sautille d'un pied sur l'autre, son index droit devant ses lèvres épaisses. Nain : chevalier ! laisse ce vieil homme goûter la quiétude du crépuscule sur l'eau calme. Vas ton chemin, et laisse-lui la paix.

Gauvain : qui es-tu, vil nain difforme, pour congédier l'héritier du grand Arthur ?

Nain : chevalier, sur cette terre, tu n'es qu'un vagabond errant.

Nain : tu es bien le plus fol des chevaliers, pour croire que le chemin qui mène au Graal ne divague pas ! Il n'en est guère de plus sinueux, si tu veux mon avis !

Gauvain : en voilà assez, nain ! Dis-moi qui vit en ce castel, que s'abrège cette inutile rencontre.

Nain : ah ! le brave Gauvain, qui ne reconnaît pas quand il le voit le Roi qu'il cherche, car ce vieillard que tu hélas tantôt comme vulgaire vilain, n'est autre que celui-là qui a la charge de la garde du Graal.

Le Nain s'éloigne avec un gros rire méchant, laissant Gauvain en grand embarras. Le pêcheur aborde la rive boueuse de l'étang. Il saigne abondamment par les mains et les jambes.

Gauvain : vénérable vieillard, un nain fourbe m'a dit que tu étais le Roi Pêcheur, que je cherche par monts et par vaux depuis près d'un an !

Roi Pêcheur : il ne m'étonne guère que tu ne me reconnaisses pas aujourd'hui, puisque tu ne m'as reconnu lors d'aucune de nos dernières rencontres.

Gauvain : eh ! comment ! t'aurais-je déjà croisé dans quelque ruelle, que je ne me souviennes pas du Gardien du Graal ! Te moques-tu de moi, vieillard ?

Roi Pêcheur : assurément, guerrier sans entendement. Il ne mérite guère la bienveillance du Soleil, celui qui est si aveugle qu'il ne voit pas même l'homme qu'il cherche quand il se tient devant lui !

Gauvain : hardi vieillard, j'ai bien failli douter un instant de l'assurance de mon jugement. Mais je ne cherche pas un simple pêcheur misérable, roi des poissons ou que sais-je ! Je cherche un grand roi, couronné par la volonté de Notre Seigneur et son Ange Joseph Arimatheos, si riche qu'il possède cent chevaux et mille cygnes, que son trône est d'or et sa couronne, de joyaux. Et malgré ta belle verve, tu ne lui ressembles guère. Le chevalier part d'un grand éclat de rire, auquel répond celui du nain, qui revient sur scène tandis que le pêcheur disparaît par tour de prestidigitation.

Gauvain : ah ! peste ! te revoilà, indésirable rejeton vomi par les entrailles puantes de la terre pour gâcher mon allégresse !

Nain : pauvre héros, comme elle est vaine ta quête. Suis-moi, en ce castel où trône le Roi Pêcheur. Ils se dirigent près du fauteuil vermoulu où se tient, sans que quiconque l'ai vu arriver, le pêcheur.

Gauvain : hélas ! on se moque bien de moi ici, et je perds un temps précieux de ma quête en balivernes. Descends de là, vieillard irrespectueux, ce trône n'est destiné qu'au Roi Pêcheur.

Roi Pêcheur : puisque ta lumière t'aveugle, partage mon fardeau, et que cela t'ouvre les yeux. Le vieillard ouvre d'un coup son filet qui gisait à ses pieds, et répand son contenu par terre. Comme un tas de vers grouillants, on distingue de nombreux chevaliers de taille minuscule, se débattant dans leur propre multitude. Vois, orgueilleux, ceux qui se sont lancés avec toi dans la quête du Graal, comme ils souffrent de ne le point trouver. Ils sont minés par le désespoir, rongés par la peine d'être séparés de leur foyer par ce serment hâtivement prêté ! Ils ne cherchent même plus le Graal. Ils attendent que celui qui est né pour trouver la Sainte Coupe, achève l'aventure et les libère de leur promesse. Ils sont affligés par le temps qui passe et leur médiocre condition. Par un effet de lumière inconcevable, le Roi Pêcheur change de vêtements et de stature. Il est à présent grand et muscleux, armé d'un haubert de belle facture, lacéré de nombreux coups d'épée. Il tient à la main un tronçon d'épée brisée quelques pouces au-dessus de la garde. Une lumière irréelle émane de lui.

Gauvain : misérable que je suis ! je te reconnais enfin, Roi Pêcheur ! Tu saignes abondamment de plaies qui point ne se referment, et tu portes sur ton être les stigmates du fardeau qui est le tien !

Roi Pêcheur : il n'est pas donné à toi, l'orgueilleux, de découvrir le Graal. Car ses mystères sont pareils à ma condition, empreints d'une sourde tristesse que rien ne saurait apaiser, oints d'une sainte douleur que rien ne doit soulager. Toi qui n'a connu ni la défaite, ni le chagrin implacable pour lequel il n'y a aucun espoir de remède, jamais ne trouveras dans le fond de la détresse la porte lugubre qui ne s'ouvre qu'aux plus vaillants. À ceux qui dépassent leur misérable condition et atteignent la félicité.

Gauvain : à présent, je suis désespéré, Roi Pêcheur, et je crois être prêt de comprendre le mystère du Graal !

Roi Pêcheur : c'est l'aiguillon de l'humiliation qui écorche ton assurance, mais la détresse est d'une autre nature. Elle frappe le colosse que tous craignaient et qui gît impuissant face contre sol. Elle dévore le chevalier dont la main ridée tremble si fort qu'il ne peut plus lever son épée. Elle ronge le roi dont les sujets se meurent. Elle harcèle le pêcheur dont les doigts sont perclus de fatigue. Et elle pétrifie celui dont elle capture l'esprit, et elle s'acharne sur cette statue jusqu'à en lisser les contours, et rendre ses traits indistincts. Celui-là seul qui éprouve ce puissant sentiment de déchéance peut comprendre les secrets de l'Illumination.

Le Roi Pêcheur s'éclipse dans un éclair.

Pendant qu'ils démontaient leur maigre décor, je voulais féliciter l'acteur jouant le Roi Pêcheur et lui offrir quelque obole. Il avait disparu.

Extrait Oméga XXVII Tau

Pelagos

Lorsqu'au temps lointain de l'Atlantide, les Kaïm dressaient les hauts remparts du Sentier d'Or qui leur masquaient l'imminence de leur chute, il en était un qui avait su gravir la montagne de la clairvoyance, dont le sommet enneigé perçait les nuages. Là, il faisait face au Soleil, et se savait tel que Lui, brillant au zénith d'une destinée extraordinaire.

Et par-dessus les nuages, il voyait le destin de ses frères Déchus, de leur envie inassouvie d'assimiler le Ka-Soleil. Il sentait le désarroi terrible qu'ils devraient surmonter, les guerres et les peines, avant même de retrouver leur fraternité du temps de l'Atlantide. Et il devinait combien serait encore long le chemin pour ces Nephilim, avant d'espérer comprendre la complexité de la nature humaine.

Protéimorphes

Épris de transcendance, il se manifeste sous des formes extraordinaires. Les corps qu'il accapare temporairement pour délivrer ses messages, subissent la volonté farouche de cet être pur de manifester les vertus de l'harmonie. Ces simulacres en deviennent si rayonnants de beauté qu'ils conservent, après le départ du Kaïm, une aura troublante.

Mais il répugne à trop se manifester dans un monde qui supporte mal ses apparitions, et finit par se distordre en sa présence. Aussi a t'il engendré les Neuf Muses, ses émissaires, ses filles, ses mots invisibles qu'il souffle à l'oreille de ses protégés pour les inspirer. Ou bien devient-il un ballet de cygnes qui frappe l'imagination du poète, ou encore ce reflet chatoyant dans l'onde claire.

Et au-delà de ces protéimorphes, chaque humain, chaque Nephilim inspiré par lui devient d'une certaine façon un protéimorphe de plus pour le Kaïm, et porte une parcelle discrète de son message de liberté et d'harmonie.

Et quiconque laisse errer ses pensées au son d'une lyre, ou de tout instrument harmonieux, finit par rencontrer, sans toujours le reconnaître, le Pelagos qui glisse sur les notes de musique, avec une légèreté de l'être inaltérée.

Actes Occultes Majeurs

Hyperborée est le projet principal de cette figure omniprésente, sa première tentative de préserver la liberté essentielle des Kaïm.

Après son échec, il établit un dialogue mystique et symbolique avec les humains et les Nephilim, principalement au travers de la Pythie et des nombreux oracles grecs et romains. Le vaste réseau de poètes, de musiciens, d'artistes, de scientifiques, inspirés par ses Muses, constitue un projet ambitieux, qui a tenu jusqu'ici toutes ses promesses.

Il arrive parfois qu'un pêcheur trouve dans ses filets une coupe d'or, portant d'étranges inscriptions ciselées dans le métal. Devant son impuissance à en comprendre le sens, il la confie alors à l'être le plus sage qu'il connaisse, lequel doit à son tour se tourner vers plus sage, jusqu'à ce que ne restent que sept sages qui ne peuvent guère que se consulter entre eux, car ils sont les sept êtres les plus sages de leur temps, et aucun ne sait déchiffrer l'inscription. S'ils sont honnêtes et admettent leur limite, ils ne peuvent que confier la coupe au seul capable de déchiffrer ces ciselures : son auteur présumé, Pelagos. Mais que l'un d'eux soit trop orgueilleux pour s'avouer limité, et les sept se verront privés de la rencontre avec Pelasge. Ainsi le Kaïm cherche t-il à instiller son message mystique en fêlant la certitude orgueilleuse des plus sages, et accueille t-il les humbles qui seuls peuvent découvrir les mystères ultimes.

Extrait Oméga XXVIII Tau

Quand est-il des deux autres Couronnés ? Je n'en sais toujours rien. Ma quête continue. Seules des bribes de sapiences transparaissent des rares dialogues que j'ai avec le Lion Vert. J'en suis réduit aux hypothèses les plus farfelues ou bien les plus terrifiantes quand à l'identité des deux derniers Couronnés. Bien sûr selon mon Pacte Magique avec la Sentinelle Lithique, frère de Ka, maintenant, je ne peux plus affronter des chercheurs de sapience afin de confronter mes trouvailles. J'espère juste que ces questions, ces suppositions s'inscriront sur l'écorce de l'Arbre-fils de la Sagesse, que les derniers Couronnés les liront.

Lorsqu'on trouve des portes dérobés d'Aggartha, des maisons cachées, des lieux maudits où même les Couronnés ont du mal à y aller, une odeur pestilentielle, celle de l'orichalque s'élève. Les rumeurs les plus folles peuvent alors circuler. Le frère maudit, le Kaïm banni et puni aurait atteint par lui même l'Agartha, tordu de douleur dans sa prison en Hadès, enchaîné, dévoré par les vautours et les aigles-daïmon, son pentacle s'effilochant et ruisselant sur l'autel de sa souffrance. Oui, Prométhée serait un des Couronnés. Celui qui rappelle toutes les secondes, la douleur et la nécessité du sacrifice. Seul le Roi Pêcheur pourrait être capable d'infirmer ou de confirmer cette supposition. Le dernier Couronné est encore plus entouré des brumes du mystère. Serait-il un focus absolu à l'image des 5 plaques d'or de la célèbre Énigme ? ou bien un fantôme magique composé de l'ensemble de tous les champs magiques présents sur la Terre ? ou peut-être même un Nephilim de la troisième génération ayant atteint l'Agartha ? Certains pensent à un Selenim étrange capable d'être aussi agarthien. D'autres estiment que ce septième Couronné est le fruit des désirs et des rêves des Déchus et qu'il se modèle sur les recherches des Nephilim. Je me range à cette dernière supposition. Il serait en quelque sorte le reflet agarthien de chaque Nephilim, une sorte de projection de soi mais magnifié par l'Agartha ; notre modèle intérieur, notre clef qui ouvre les voies agarthiennes...

(source : Le Codex des Adoptés, Arcane XXI Le Monde (éd. N2))

Extrait Oméga XXI Tau

Voici les secrets et les mystères de l'Arcane XXI

– Sybyl, tu es de nouveau avec moi, assis dans ce jardin, jadis fabriqué par moi, propice à la méditation après ta très longue errance dans les mondes des Vélins et des palimpsestes. Rappelle-toi lorsque nous nous trouvions à l'orée du monde des Déchus, encore soumis aux marées dévastatrices de l'Orichalque. Aujourd'hui, tu dois me conter ta recherche de l'Agartha. Ta Sapience est maintenant comme l'eau fraîche de ta gourde après une longue marche dans le désert. Verse-moi en quelques gorgées pour que je puisse m'en délecter et en apprécier la saveur sans en découvrir l'amertume.

En effet, je t'ai guidé sans que tu le saches sur de nombreux sentiers. Je t'ai conforté ou bien au contraire inquiété. Tu es pour moi plus qu'un élève, tu es un frère de pentacle, un alchimiste accompli – ton Grand Œuvre progresse chaque jour – mais aussi un initié de la Papesse et lorsque tu te lanças dans la recherche d'Aggartha la ville sacrée, centre du mystérieux Arcane XXI, j'ai su que tu portais en toi la puissance et le devenir de l'Agarthien. Mon rôle est maintenant de choisir de t'ouvrir ou non les portes du royaume. Tu dois répondre à mes questions et à mes injonctions.

Parle-moi en premier lieu des reflets d'Aggartha.

– J'ai porté mon regard vers la mémoire des hommes, qui mieux que nos frères savent capter le merveilleux. J'ai scruté leurs contes et leurs légendes, émanations d'une réalité qui a dépassé leur raison, interprétations rassurantes de manifestations magiques inquiétantes. Et s'il n'a pas été donné aux humains de connaître la langue primordiale dont usent les Nephilim, le Don de Prométhée leur permet pourtant de donner une multitude de noms à un même principe. Ainsi en est-il d'Aggartha et de ses reflets.

Avant que les RC ne dévoilent le nom sacré de la Cité des Vertiges dans les manifestes de Christian Rosenkreutz, l'humanité a tâtonné dans l'obscurité de sa cécité magique à la recherche de l'identité de cette ville merveilleuse. Car depuis la chute d'Atlantide, un atavisme persistant n'a cessé de pousser les humains à désirer, dans le fond de leur conscience, un retour triomphal dans le domaine édénique où ils furent esclaves, afin d'en réclamer la souveraineté. Des bouffées de réminiscence de cette ère douce-amère, mêlant les souvenirs diffus de la servitude avilissante et du foisonnement des richesses perdues, inspirèrent selon les conjonctions des lieux et des époques les plus éveillés des porteurs de Ka-soleil. Ainsi vit-on surgir, en ces temps particuliers, des mythes fort denses dans lesquels l'initié ne peut manquer de reconnaître les atours magiques de la cité des cités.

Je n'abuserai pas de ta patience en énumérant les innombrables déclinaisons de la Cité des Vertiges. Autant de pâles reflets d'Aggartha qui n'ont pas résisté au temps et se sont délités dans les légendes humaines. Pourtant, à plusieurs reprises, nos frères ont été mêlés à cette fièvre ésotérique et se sont abandonnés au fol espoir de découvrir par la seule exploration le site de la Cité des Illuminés. Ainsi se souvient-on de l'expédition d'Alexandre le Grand et des Diadoques vers le royaume magique de Gandhâra, qui mena le Conquérant à sa perte. Et combien de nos frères sont-ils tombés lors de leur folle quête du Royaume d'Hyperborée ? Et que dire de ces fols qui s'enfoncèrent dans la jungle américaine à la recherche de l'El Dorado ? Les civilisations Perse, Chinoise, Mongole, Indienne, Arabe, Européenne, Juive, Africaine, Américaine ont chacune couvé un œuf en croyant délivrer la Cité des Vertiges de son autarcie, mais l'éclosion a toujours déçu les optimistes et conforté les cyniques. Et nombre de nos frères qui espéraient trouver salut et illumination au bout de leur exploration n'en sont revenus que plus amers et découragés.

– Mais, Sybyl, ce que tu me décris, ce ne sont que coquilles vides. Quelle force pouvait bien donner à ces mirages les atours de la crédibilité pour emporter les Nephilim dans la tourmente de quêtes illusoires et vaines ?

– Pourfendeur des illusions et des faussetés, puisse ta colère épargner ces pauvres hères qui n'ont pas ta clairvoyance. Car, à ma grande honte, il me faut avouer que nos frères n'ont guère fait preuve de lucidité en cette affaire. Mais lequel d'entre nous, éreinté de devoir toujours supporter ce simulacre pesant et malhabile qu'est l'homme, n'a pas été saisi de fièvre à la perspective de trouver enfin le chemin d'Aggartha ? Isolé dans ce monde balayé par les vents imprévisibles de l'histoire, qui n'a pas cru, un instant, un jour, un siècle, avoir trouvé le chemin que nul autre n'a trouvé, découvert la porte que nul autre n'a découvert ?

Lorsque le doute assaille l'Immortel, il se tourne vers ses frères en quête d'exemple. À défaut de pouvoir porter son regard assez loin pour rencontrer le tien, Amer d'Airain sur l'océan alchimique, il s'en remet à ses aînés plus accessibles, initiés des Arcanes Majeurs ou puissants indépendants. Or, lors de l'émergence de rumeurs concernant la localisation d'un reflet d'Aggartha, seuls les plus mûrs parmi les Déchus se sont sentis le courage d'entamer une quête aussi difficile que celle d'Aggartha, et ont entraîné, dans le sillage de leur espoir insensé, leurs cadets vers le mirage d'une illumination simple et rapide, comme peut l'être l'exploration d'une jungle pour qui désespérait de franchir les seuils stricts et rigoureux de la démarche magique.

Il n'en demeure pas moins que pour tromper la sagacité des aînés, les reflets d'Aggartha devaient se parer de vraisemblance ésotérique. Dans la plupart des cas, lorsque j'ai obtenu assez de confiance de nos frères pour qu'ils témoignent de leur expérience malheureuse malgré la douleur qui l'accompagnait, ne se trouvait au bout du chemin qu'un simple Akasha nourri par les rêves des humains qui avaient entretenu les rumeurs. Le désir des différents quêteurs Nephilim et humains avait bâti une réalité magique dans les champs élémentaires, qui avait entretenu, jusqu'à l'épuisement, la flamme de leur espérance. Mais d'Aggartha, point. Et les Déchus, déçus de courir après leurs propres fantasmes de Cité fabuleuse, prirent toute la mesure de ce mot juste de Gérard Labrunie, connu parmi les hommes sous le nom de Gérard de Nerval : « Les illusions tombent, l'une après l'autre, comme les écorces d'un fruit, et le fruit, c'est l'expérience. Sa saveur est amère. »

– Mais à présent que tu m'as dévoilé l'ampleur de l'échec de la quête d'Aggartha, dis-moi, Sybyl, que j'avais marqué du sceau inaltérable de mon autorité, ce que les Princes que tu as pu rencontrer ont pu t'apprendre au sujet de cette quête difficile et la manière dont ils ont guidé leurs brebis.

– Les Princes n'ont pas tous répondu à mes demandes pressantes de les rencontrer, malgré votre sceau. Et encore ceux qui ont accepté m'ont-ils fait jurer de garder le silence sur leur identité. Bien que je ne doute pas que votre œil perçant ne vienne rapidement à bout de tous mes efforts pour vous dissimuler leurs noms, je sais que vous ne me ferez pas manquer directement ou indirectement à ma parole. Les précautions dont les Princes se sont entourés pour me rencontrer ont de toute manière altéré leur identification.

– Parle sans crainte, ne me dis rien qui pourrait nuire à la belle intégrité que j'apprécie en toi, mais ne me dissimule rien du reste, de ces paroles que les Princes n'ont pas osé assumer devant celui que je leur envoyais.

– Les Princes sont profondément troublés par leurs réflexions concernant Aggartha. De nombreux Adoptés et Initiés de leur Famille ont eu vent des échecs tragiques des quêteurs perdus du Monde et s'inquiètent de savoir si Aggartha est encore accessible avant que les conflits de l'apocalypse n'éclatent, ou s'il faudra mériter sur le champ d'honneur ésotérique sa place dans le Walhalla des Déchus Illuminés.

Or, les Princes sont gênés par la stagnation de leurs plus dévoués Grands Initiés, et j'oserais même dire, sans idée quelconque de blasphémer, qu'ils sont gênés par leur propre stagnation. J'ai deviné qu'il leur était de plus en plus insupportable de ne toujours pas avoir atteint l'Illumination, et cette contrariété amenuise grandement leur charisme. Certains m'ont avoué à demi-mot passer de longs jours à méditer sur leur Lame, afin de trouver, dans leur message primordial, le sens qui leur a échappé et qui les prive d'une félicité toute méritée à leur sens.

Pourtant, leur sagesse qui est immense n'est pas désarmée pour aborder le sujet d'Aggartha. Mais contrairement aux quêteurs nombreux qui en ont poursuivi les reflets, les Princes sont principalement intrigués par la figure même d'Akhénaton. Ils devinent que sa 22e quête explique les mystères d'Aggartha. Mais ils craignent les ombres qui entourent cette dernière quête, comme si elles cachaient d'insupportables révélations que le Pharaon Hérétique aurait délibérément choisi de taire. Ces ombres recouvrent même le rôle de l'Arcane XXI au sein des Arcanes Majeurs.

Même l'Arcane XIII est connu, malgré les barrières culturelles et physiques qui séparent Nephilim et Selenim. L'existence même de l'Arcane XXI n'est pas prouvée. Seuls les Roms héritiers du fardeau des Lames l'assurèrent. Mais le Stellaire correspondant à l'Arcane XXI n'a jamais été reconnu chez aucun Nephilim. Nul Déchu qui affirma avoir été adopté par le Monde ne put mystifier longtemps ni les Roms, ni les enquêteurs de l'Arcane VIII. Nul ne revendiqua jamais sérieusement ses actions au nom de l'Arcane XXI. Enfin, nul ne connaît la Voie Mystique que doit suivre le prétendant à l'Adoption par l'Arcane, nul ne sait la teneur exacte de la dernière quête d'Akhénaton…

– Les choses existent souvent avant que quiconque les découvre, ainsi de l'alchimie, que les sots font remonter à l'An Mil, alors qu'elle m'a côtoyé dès le premier instant. Les Princes auraient-ils perdu la sagesse qui donne à l'initié le troisième œil, dont le regard est tourné vers le monde occulte ?

– La sagesse des Princes sait trouver des preuves ésotériques de la réalité du Monde. En vertu de l'Équilibre intrinsèque aux quêtes d'Akhénaton, qui veut que les Lames se répondent deux par deux autour de l'Arcane XI central, le message supposé de l'Arcane XXI s'oppose à celui du Mat : il s'agit donc de ne délivrer le Contenu ésotérique du Monde qu'à de très rares privilégiés triés parmi les rares élus, de conserver jalousement le Secret et non de le répandre, de le maintenir en l'état originel et non de l'interpréter à l'infini. À cela s'ajoute l'interprétation du sens de l'Arcane qui conduit à supposer que seuls les Agarthiens ont accès à la Lame. Rien d'étonnant, donc, à ce que nul Nephilim, malvoyant et impur dans son simulacre pesant, ne puisse accéder à ses mystères. Enfin, le principe ésotérique lié ordinairement au Monde est celui précisément de gouverner secrètement le monde.

Ainsi, non seulement la Lame « inconnue » conserve une valeur ésotérique importante, voire même prédominante sur toutes les autres puisque de ses acteurs dépend le destin du monde ésotérique tout entier, qui conditionne la vie et la réussite des autres Arcanes Majeurs, mais le silence et l'extrême discrétion qui l'entourent s'expliquent de manière satisfaisante.

Les Princes savent donc répondre à leur Famille, de sorte que la grande majorité des Nephilim, s'estimant indignes des très hautes destinées supposées du Monde, préfèrent se tenir à l'écart de cet Arcane qui gouverne rien moins que le monde ésotérique, et ne point perturber sa mission essentielle.

Mais s'il m'est permis de m'ouvrir au Seigneur de la Chrysopée, d'une vérité blessante qui ébranle la confiance que je pouvais éprouver à l'égard des Arcanes Majeurs, je dirai ceci : les Princes sont vexés. Ils ne comprennent pas pourquoi, après avoir fidèlement suivi les principes de l'Arcane à eux confié par Akhénaton et les Roms, les portes de la Cité des Vertiges leur sont toujours closes. Ils s'estiment dignes de gouverner le Monde et s'impatientent, en leur for intérieur, d'en demeurer écartés.

– Sybyl, sage Déchu, te voilà le plus loquace lorsque le sujet te semble plus épineux et tu libères ta parole qui emboîte joliment le pas de ta pensée. Mais déjà ton timbre te trahit, et je suis triste de deviner que tu redoutes de tout me dévoiler. Allons, infatigable chercheur de la vérité, livre ici les secrets que tu as découverts. Nul être qui me fût honnête n'eut jamais à redouter plus qu'une juste colère, surtout concernant le sujet des doctrines du tarot.

– Puisque j'ai porté longtemps par le monde le fardeau de ta confiance, Lion Vert, qui m'a autant ouvert des portes qu'elle m'en a fermées d'autres, que ta colère s'abatte sur moi si j'ai fauté. Mais en cette fin d'une ère qui voit mourir son crépuscule dans la crainte de l'aube qui s'annonce, je refuse de demeurer l'esclave de la chape de plomb que nos frères, désireux de conserver la trompeuse quiétude apparente après les rudes conflits contre les Arcanes Mineurs, ont déposé sur les intrigues qu'il m'a été donné de découvrir.

Je ne peux taire les regards soupçonneux des plus grands Initiés des Arcanes Majeurs, leurs manœuvres discrètes pour me décourager de rencontrer les Princes, et parfois même, pour me congédier purement et simplement. Et je dois témoigner de leur volonté de me tenir à l'écart de la voix des Princes, de se substituer à ceux qu'ils devraient servir. Ils tentèrent de me répondre en m'assurant qu'ils étaient la Voix de leur Prince pour tout ce qui touchait à des questions aussi philosophiques que l'existence d'Aggartha et de son gouvernement invisible du Monde ésotérique.

Bien qu'ils l'aient tous nié vigoureusement, je soupçonne la plupart des hauts initiés des Arcanes Majeurs d'avoir tenté, par le passé, de trouver Aggartha. Là où les Princes que j'avais rencontrés avaient eu la sagesse de s'en tenir à leur rôle si lourd de Prince d'une Famille, ils s'étaient lancés secrètement dans l'aventure et en avaient ramené les mêmes désillusions que les quêteurs perdus. Ils n'avaient guère trouvé que l'ambition dévorante d'occuper les premières places dans la hiérarchie ésotérique de leur Famille bien tangible, plutôt que de rechercher vainement la participation au gouvernement du Monde. Ils avaient forgé une doctrine ésotérique basée sur leur expérience et leur compréhension de leur Arcane pour obtenir cette respectabilité que les Adoptés accordent à ceux d'entre eux qui semblent maîtriser des secrets auxquels eux-mêmes n'entendent rien !

– Que ces Hauts Initiés aient compris des parcelles de la vérité d'Aggartha et leur attitude, qui ressemble fort à de la tromperie ésotérique, n'aura pas été vaine. Mais que ces dignitaires, auxquels sont confiées tant de responsabilités dans l'éducation arcanique des Adoptés, se soient fourvoyés dans leur interprétation des voies d'Aggartha, et ce sont des familles entières qu'ils auront éloignées de la vérité de la Cité des Vertiges.

– Il ne m'est pas donné à moi, humble Sybyl, de distinguer sans erreur ni doute le faux et le vrai dans ce que j'ai entendu des doctrines agarthiennes des dignitaires arcaniques. Derrière les mots prononcés par les plus puissants de nos frères, j'ai reconnu sept doctrines qui réunissent les vingt et une familles.

La Voie de la Conquête

La Voie de la Conquête est le nom que je donnerais à la doctrine adoptée dans les Arcanes de la Force, du Pape et de l'Empereur.

Ceux-là estiment que la Cité des Vertiges existe bel et bien, mais à l'état de projet magique, comme un Akasha produit par le désir des Nephilim, composé de l'ensemble des vœux des Déchus pour une cité magique, composée d'un ensemble tout d'équilibre entre les cinq Ka-éléments. À l'heure de l'Apocalypse, ils espèrent que les plus vaillants des combattants ésotériques auront mérité le droit de se lancer à la conquête d'Aggartha, où qu'elle décide d'apparaître, pour forcer ses portes et affronter les défenseurs qui en ont assuré la garde depuis que le premier Déchu a rêvé d'elle. Alors, seulement, ils croient que le plus méritant d'entre eux verra son nom Énochéen gravé dans le trône du Monde, et y prendra place pour régner avec les fidèles qui auront pu le suivre, sur ce qu'il restera du Monde ésotérique.

La Voie de l'Errance Éternelle

La Voie de l'Errance Éternelle est celle qui accorde les Arcanes de l'Étoile, de la Roue de Fortune et de l'Ermite.

Pour ceux-là, Aggartha existe également. Elle flotte dans les champs magiques, au-delà du regard des Déchus, au-dessus de leur compréhension. Ils ne peuvent que la deviner par le halo persistant qu'elle diffuse dans les champs magiques, sur l'horizon mouvant des courants de Ka. Mais ils ont renoncé à essayer de l'atteindre. Ils pensent qu'elle est réservée à la seule jouissance des Agarthiens et qu'il est donc inutile d'espérer y trouver sa place sans avoir atteint l'Illumination. Ils y voient donc un Astre ésotérique, à la lumière bienveillante et lointaine, qui les guide sur les flots de leur histoire mystique, vers lequel on peut se diriger éternellement sans jamais réellement s'en approcher.

La Voie du Trône d'Or

La Voie du Trône d'Or reflète l'ensemble des opinions diffuses des Arcanes du Pendu, du Bateleur, du Chariot et de l'Amoureux au sujet du Monde.

Les dignitaires ne se sentent généralement que bien peu concernés par la question d'Aggartha. Non qu'ils la croient inaccessible, mais ils estiment que le trône du Monde ne leur est point destiné. Le Roi du Monde, dont l'immense majorité estime qu'il n'est qu'une figure symbolique servant la représentation de l'Arcane XXI dans le Tarot des Roms, est pour eux à venir. Ils sont persuadés qu'il naîtra parmi les porteurs de Ka-soleil, Pharaon de l'Apocalypse, et prendra place sur le trône qu'Akhénaton a bâti à son attention lors de sa dernière quête. Ils œuvrent donc pour favoriser cette naissance, ou cette initiation d'un humain déjà né, espérant qu'alors le Roi du Monde trouvera naturellement le chemin d'Aggartha et qu'il les y conduira pour gouverner le Monde.

Ces trois voies ont ceci en commun qu'elles acceptent volontiers l'existence de l'Arcane XXI et de la Cité des Vertiges, mais elles placent les Déchus en dehors du Monde, au moins tant que l'Apocalypse n'a pas déchaîné ses foudres. Les Nephilim qui les suivent pensent atteindre l'Illumination par le respect scrupuleux de la doctrine métaphysique de leur Arcane, avant de songer à rechercher Aggartha.

– Ils sont nombreux, ceux-là qui distinguent l'Agartha et la cité d'Aggartha, faute de pouvoir comprendre le lien indissoluble qui les rend si intimement complémentaires ! Je sens au ton de ta voix que tu n'adhères à aucune de ces visions. Auras-tu été convaincu par l'une des quatre voies que tu n'as encore abordées ?

– Hélas, bienveillant protecteur de ma quête, je crains bien d'avoir commencé par les doctrines les plus sages, ou du moins les plus mesurées ! Car on ne saurait en dire autant de la Voie Hédoniste que suivent les Arcanes du Mat, du Jugement et le sinistre Diable.

La Voie Hédoniste

Les plus hardis adhérents de cette voie impie osent nier purement et simplement l'existence de l'Arcane XXI, les autres se retranchent dans une dialectique du doute qu'ils n'ont le front de mener à son terme, mais qui porte en elle tout le froid mépris qu'ils éprouvent à l'égard de ce qu'ils considèrent comme une croyance avilissante. Pour eux, Aggartha n'est qu'une coquille vide, un leurre jeté en pâture aux crédules pour maintenir les Déchus dans une léthargie ésotérique encadrée par les 21 voies arcaniques.

Il est bien difficile de poursuivre longtemps sur ce sujet avec les dignitaires ralliés à cette doctrine, mais je suis arrivé à faire dire à l'un d'eux ce qu'il croyait être une raison suffisante pour justifier une telle mystification de la part d'Akhénaton. Il me répondit que le Pharaon Hérétique chercha, par le mythe du Monde et de sa 22e quête, prévenir à jamais tout nouveau risque de guerres fratricides, en unissant les Nephilim dans une quête commune. Que la vraie quête ne consistait pas à se perdre en vaines recherches du contenu d'une coquille vide, mais en l'affirmation de son propre pentacle, dans toutes ses richesses, dans tous ses travers et toutes ses qualités, dans le fait d'assumer son être en entier, pour sublimer son soi en soi par soi.

La Voie du Sceau Transcendant

Pour dangereuse que soit cette voie sulfureuse, je dois admettre que je peux comprendre les mécanismes qui ont conduit les dignitaires à l'emprunter, en examinant la cinquième doctrine, dite du Sceau Transcendant. Les fidèles de cette voie justifient tous leurs actes en invoquant les impératifs dictés par le Monde lui-même. Ils s'estiment les yeux, la bouche, la main du gouvernement du Monde parmi les Déchus. Au nom de cette transcendance, ils agissent sur la base de leur seul jugement, pourvu qu'il demeure cohérent avec l'historique des actions de l'Arcane. La Justice, bien entendu, mais également la Maison-Dieu et l'Impératrice sont de ceux-là, et rien sur terre ne saurait les détourner des buts qu'ils se sont fixés, si ce n'est une improbable intervention de l'Arcane XXI lui-même ! Aggartha et le Monde sont pour eux un alibi pour justifier leur omnipotence affichée.

La Voie de l'Orgueil Immanent

Enfin, que dire de ces Initiés et Dignitaires des Arcanes du Soleil, de la Tempérance et de la Papesse, qui n'ont tout simplement pas jugé utile de s'entretenir avec moi de ces questions ? Il leur semblait tout simplement saugrenu que je me pose ce genre de questions, et ce que j'avais de prime abord pris pour une certaine pudeur vis-à-vis d'un sujet si intimement lié à leur quête mystique se révéla être en fait un orgueil démesuré. Car ceux-là se prenaient tout bonnement pour les membres secrets du Monde. Ils avaient la puissance, l'expérience, presque l'Illumination, et Aggartha ne semblait être qu'un lieu à choisir par eux pour installer leur gouvernement du Monde, lorsqu'ils daigneraient enfin s'intéresser aux destinées de leurs frères ! Cette doctrine de l'Orgueil Immanent m'a le plus profondément blessé, car j'attendais plus de mesure de la part de ceux de ma famille. Mais n'aurais-je pas dû me douter que la Papesse, ayant l'un des rares Princes agarthiens avérés à sa tête, finirait par s'enivrer du succès de son guide ? (source : Les Arcanes Majeurs NL, pp.128-134)

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